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dominique A [Fr]


Rencontré la veille de son emballant concert au dernier festival Mythos en avril à Rennes, Dominique A a les traits tirés mais se prête de bonne grâce à un énième entretien, alors que vient de paraître son septième disque, L’Horizon. Après les abondants arrangements de Tout sera comme avant (son “ album péplum ”), l’ex-Nantais renoue avec plus d’immédiateté, refait chanter ses guitares et pond quelques mélodies aux atours de tubes.

Propos recueillis par Fabien Bidaud _ Rennes.


Le rapport aux disques précédents. “ Souvent, les journalistes mettent en avant un nouvel album au détriment du ou des précédents. C’est le diktat de la nouveauté, du just released, donc je voulais réaffirmer que je suis toujours fier de mes disques précédents. Après, les journalistes ont toujours été plutôt bienveillants à mon égard, je ne vais pas me plaindre non plus… Par contre, je compose toujours un album “contre” le précédent. Je viens de lire une interview de l’écrivain Jean Échenoz, qui raconte qu’il écrit un nouveau livre à chaque fois en réaction à celui qui précède. Pour moi, c’est la même chose, je fais des disques qui s’opposent, même si, évidemment, une cohérence les lie entre eux. Sinon, quel intérêt d’enregistrer d’autres chansons si c’est pour faire la même chose ? Lorsque je travaille sur un disque, je me laisse des possibilités, je mets de côté des idées embryonnaires. Sur le dernier par exemple, le batteur Sacha Toorop a apporté une rythmique totalement différente sur un morceau au moment de l’enregistrement, alors qu’à l’origine L’Horizon ne devait pas être “rythmé”. Je me suis dit, voilà une direction qui aurait pu être prise, et le prochain disque ira sans doute dans ce sens-là. Je me laisse donc des zones en friche qui pourront être une base de travail pour la suite. ”

Les collaborations. " Pour l’instant, elles ont surtout concerné les arrangements. J’apportais toujours une base de morceau assez écrite, bien balisée, que je remettais à des arrangeurs, comme cela s’est passé sur Tout sera comme avant avec le collectif Gekko. Je suis aujourd’hui arrivé à un stade où je vais laisser davantage les musiciens qui m’entourent prendre part aussi à la création, à l’écriture. Déjà, mes compagnons de tournée (Jérôme Bensoussan et Daniel Pabœuf aux cuivres et clarinettes, David Euverte aux claviers, Vincent Guérin à la contrebasse, Sacha Toorop à la batterie et Olivier Mellano à la guitare, ainsi que la pianiste Laetitia Begou sur deux morceaux) ont co-écrit avec moi les arrangements de ce disque au moment de l’enregistrement. Jusqu’à présent, j’aurais mal vécu que quelqu’un vienne jeter un regard au-dessus de mon épaule, parce que quand on crée, on est un peu coupé du monde, immergé dans une bulle. Mais lors des dernières séances d’enregistrement avec les musiciens, j’ai vu des idées naître, on a pris des directions auxquelles je n’avais pas pensé. Je me suis dit, quel gâchis de voir que des choses pourraient prendre forme, mais s’échappent… ”

Olivier Mellano. “ A-t-il été sous-estimé jusqu’à présent ? Je ne pense pas, c’est quelqu’un qui est là depuis un moment, mais qui a surtout beaucoup progressé ces dernières années. En ce moment, beaucoup de choses se réalisent pour lui et c’est sans doute pour cette raison aussi. Son groupe, Mobiil, n’a sans doute pas la reconnaissance qu’il mérite, mais cela prend beaucoup de temps d’être reconnu comme un bon musicien français ! C’est très difficile ! ”

L’écriture. “ D’abord, je suis assez lent. Au bout de deux heures, assis à griffonner des phrases, je me sens fatigué. Je trouve souvent une première phrase, si elle me plaît, si elle sonne bien, je pars souvent de là pour tricoter une histoire. Ensuite, je reviens en général assez peu sur ce premier jet, je laisse reposer puis j’affine un peu. Ou j’ajoute des strophes quand je sens que la chanson n’est pas assez aboutie. Ça a été le cas sur “ Music Hall ”, par exemple. Donc ça se passe finalement assez rapidement, et, contrairement à ce que l’on peut penser, je ne fais pas preuve d’une exigence très grande par rapport aux textes que j’écris. […] J’ai participé au festival littéraire Les Correspondances de Manosque, j’avais une carte blanche pour une création entre musique et écriture. Un livre de nouvelles, fruit de cette expérience, a paru au même moment que Tout sera comme avant. Mais me consacrer uniquement aux mots, ou uniquement à la musique, ne m’intéresse pas, les deux sont inséparables pour moi. Je poste aussi des notes de temps en temps sur mon site internet comme un bloggueur (www.commentcertainsvivent.com), et je tiens une chronique dans le magazine Epok, où j’ai là aussi carte blanche. Je prends un grand plaisir à faire cela de façon autodidacte. Je suis un dévoreur de presse musicale et de presse généraliste, j’ai une grande carrière derrière moi dans ce domaine ! ”

Le rock indépendant. “ J’en parle à l’occasion d’une chronique sur mon site et je n’ai pas des mots tendres pour ce milieu. Ce qui m’horripile un peu, parce que je viens de ce monde-là, c’est le manque d’ouverture d’esprit des gens, qui ne sont pas assez curieux pour écouter des musiques différentes, mais se complaisent au contraire dans leur petit cercle d’initiés, très codé. Lors de certains de mes concerts, je sens, toute proportion gardée, le public happé par la musique, mais je ne peux pourtant pas m’empêcher de sortir une vanne à ce moment-là, ce qui casse toute l’ambiance… J’ai envie de désacraliser ce schéma rock parce que c’est un peu la plaie de ce milieu. ”

Les arrangements. “ C’est à la fois une façon d’illustrer les chansons, d’accentuer les climats et aussi de marquer des ruptures. Parce que d’une certaine façon, c’est désespérément monocorde, il y a un côté très typé dans la voix et les mélodies. L’arrangement permet d’éviter la monotonie et de rebondir d’une chanson à l’autre, de créer à la fois des passerelles et des frictions entre les morceaux, parce que ce qui m’intéresse c’est de donner une unité à l’ensemble, de concevoir un album et pas de proposer seulement une suite de chansons. Cela passe par des ruptures et aussi par l’intégration de tous mes goûts musicaux, qui sont très éclatés. Donc je suis à la fois désespérément limité par mon registre et puis en même temps désireux d’injecter toutes les musiques que j’aime. C’est ce qui permet d’éviter l’enfermement. Il y a cette idée que les références soient presque transparentes, que les gens se disent, tiens il a écouté ça, etc. Grâce aux arrangements, je suis encore capable de m’écouter jouer de la guitare ! Par contre, sur le morceau “ Rue des Marais ”, je n’imaginais pas que quelqu’un d’autre que moi puisse intervenir parce que c’est une chanson très personnelle, autobiographique. ”

L’interprétation. “ Une chose me tenait vraiment à cœur sur ce disque, c’était que les chansons soient bien interprétées, pas seulement bien chantées. Ça, je sais le faire, je sais chanter juste, mais ce qui fait la différence, c’est l’interprétation. J’avais en tête quelques disques d’interprètes, comme Daniel Darc, des gens qui sont d’abord des interprètes faramineux. Il faut trouver un ton pour chaque chanson, être plus ou moins volontaire… “ Music Hall ” était au départ piano-voix seulement, très classique, très chanson française. On s’emmerdait au bout de trente mesures ! Donc, il a fallu prendre une option contraire, faire un truc assez mourant et pas du tout volontaire, pour que l’attention se focalise sur l’histoire et que les gens tendent l’oreille. Sinon, je pense que la chanson n’avait pas lieu d’exister. ”

La mélodie. “ Y en a-t-il davantage aujourd’hui ? Ce sont des allers et retours, j’aime toujours beaucoup la pop… Mais c’est sûr que Remué avait constitué une rupture radicale de ce point de vue et que ce disque est assez mélodique. Ceci dit, ma voix a tendance à aplanir la mélodie : même quand il y en a, certains trouvent que c’est parlé-chanté… Parfois ça me trouble, parce j’ai l’impression que même si c’est bourré de notes, le côté monocorde écrase complètement la mélodie. La mélodie est importante mais c’est un souci qui n’est pas permanent. Parfois, je m’en contrefous, ce qui m’intéresse avant tout est de créer une atmosphère, un morceau où l’on ne sait pas si on doit d’abord s’accrocher au texte ou à la musique, où c’est la symbiose des deux qui fonctionne. C’est clair qu’une chanson très pop comme “ Dans Un Camion ” fait beaucoup de bien, parce que pour l’essentiel, mon registre est plutôt grave, plombé. Parfois c’est dur de se voir chanter ces chansons sombres devant un public : il suffit qu’on ne soit pas très bon ou que les gens ne soient pas réceptifs, et on a vraiment l’impression que les chansons pèsent des tonnes. Dans ce cadre-là, “ Dans Un Camion ” arrive comme une bouffée d’air frais. Je tiens à cela, parce que je ne veux pas tomber dans le registre qui pourrait être moraliste, asséné… J’ai besoin de ces ouvertures très mélodiques, parce que sinon, ça ne représenterait pas tout ce que j’ai envie de mettre dans ma musique. J’ai du mal avec les choses monolithiques, et j’ai l’impression de mentir aux gens si je ne présente qu’un aspect noir ou mélancolique. Même si c’est celui qui prédomine, celui qui m’intéresse le plus. Je ne veux pas être un usurier de la désespérance, proposer uniquement un commerce de noirceur… Je me souviens d’une critique assassine à l’égard d’un jeune chanteur français, où le journaliste disait qu’il remplissait bien son “ devoir de grisaille ”. Je trouve ça effrayant ! C’est le genre de chose qui pend au nez de gens comme moi et qu’il faut combattre un peu. ”

Article paru initialement dans l'hebdo culturel rennais la griffe, numéro spécial été.


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