matt
elliott [UK] -
version UK
Après près de dix ans de carrière,
et presque autant d’albums, pour la majorité
sortis sous le nom de the third eye foundation, matt
elliott a publié il y a quelques semaines un
nouveau disque chez les français de ici d’ailleurs.
Drinking songs confirme une évolution vers
un folk étrange, délaissant ces racines
breakstep/drum & bass au profit des voix et instruments
acoustiques, matt elliott nous parle donc de ces nouvelles
orientations, de politique ou de hip hop. Rencontré
une première foi au terme d’une soirée
un peu trop arrosée à glaz’art
en septembre dernier, l’ex-bristolien aujourd’hui
vivant en France, a pris cette fois le temps de répondre
longuement aux questions que nous lui avions envoyé
par mail.
2004 aura été l’année
de la réussite pour Domino avec le carton de
Franz Ferdinand. 2004 aura également été
l’année de ton départ de ce label
prestigieux [Hood, bonnie prince billy, four tet,
pavement…]. Peux-tu nous parler de ta relation
avec ce label, ce qu’il t’a apporté,
les raisons de ton départ ?
En effet, Franz Ferdinand a été un énorme
succès pour Domino. Je suis vraiment content
pour eux car si quelqu’un le mérite,
c’est bien Domino. Et pour un groupe de pop
je crois que Franz Ferdinand est intéressant
et sait écrire des bons morceaux. Je suis toujours
en bons termes avec Domino. Je leur suis reconnaissant
de beaucoup de choses, j’ai signé avec
eux quand je n’étais rien et ils m’ont
aidé à aller où je voulais. Mais
après huit ans avec le même label, j’ai
voulu essayer autre chose.
Comment c'est donc passé ta rencontre
avec le label français Ici d’ailleurs
?
J’étais en contact avec Ici d’ailleurs
depuis 98 environ, et ils m’ont toujours soutenu
même quand personne ne m’encourageait.
J’apprécie énormément leur
attitude vis-à-vis de la musique : ils sont
indépendants et produisent la musique qu’ils
aiment. Leur catalogue est très varié
mais ça a du sens. Je discutais sérieusement
avec Stéphane [ndlr : un des boss de ici d’ailleurs]
au sujet d’un contrat avec Ici d’ailleurs/0101,
depuis 2002 je crois, mais le projet s’est concrétisé
quand ils m’ont témoigné leur
enthousiasme pour drinking songs, sans même
avoir écouter de démo (il n’y
en avait pas). C’est comme ça qu’ils
m’ont prouvé qu’ils étaient
un label de confiance et ça ne pouvait être
qu’une bonne chose. Jusqu’à présent,
je suis très heureux avec eux, je trouve qu’ils
ont fait un super travail. Lors de l’enregistrement,
les décisions qu’ils ont prises n’étaient
jamais des choix économiques mais au contraire
toujours portées par la volonté de rendre
le son de l’album le meilleur possible et de
rendre l’album aussi beau qu’ils le pouvaient,
ce sont deux choses très important pour moi.
‘Drinking Songs’ poursuit le chemin
emprunté sur ‘The mess we made’.
Nous retrouvons ton goût pour les voix, les
chants liturgiques, les chœurs…
Je crois que j’aspire à une époque
plus innocente, une époque à laquelle
les choses n’étaient pas si ‘inévitables’,
une époque à laquelle on pouvait encore
prendre des décisions et faire des choix, je
pense à la fin du 19e ou au début du
20e siècle. Je ne dis pas que tout était
idéal mais je crois que les gens avaient plus
d’espoirs qu’aujourd’hui. Des choses
se passaient, les gens discutaient de la meilleure
façon de faire évoluer la société,
même si évidemment ça n’a
rien donné… Les chœurs me plaisent
en effet, ils me donnent une vision du monde moins
solitaire.
Le chant prend une place de plus en plus
importante dans tes albums. Sur scène, tu seras
amené à prendre le micro, un exercice
peu évident quand on est d’une nature
timide, introvertie.
En effet, je prends le micro sur scène.
Je dois avouer que la première fois c’était
terrifiant parce que je n’avais même jamais
parlé dans un micro devant un public ! Mais
je pense que même si je chante comme une merde,
c’est une façon de communiquer directement
et je trouve que c’est même touchant de
voir quelqu’un chanter ainsi. Chanter faux,
c’est un réel message, on sous-entend
« même si je me donne un mal de chien
pour chanter juste, je n’y arrive pas ».
C’est une sensation ou une émotion que
la plupart des gens comprennent et ça peut
vraiment être bien quand quelqu’un s’exprime
ainsi. Mais je déteste écouter ma propre
voix. J’ai déjà fait l’erreur
d’écouter certains de mes lives mais
je ne la referai plus, c’est trop dur. Heureusement,
les live sont bien plus que de la musique. Même
si ça sonne faux, j’essaie vraiment de
bien faire. En fait, parfois c’est si mauvais
que les gens apprécient encore plus, peut-être
qu’au fond, ça les touche de voir quelqu’un
échouer et qui a pourtant essayé.
Ton nouvel album s’appelle ‘drinking
songs’. Cela traduit-il l’état
dans lequel ces nouveaux morceaux ont pris naissance
? Quel serait le thème principal de cet album
?
Je voulais appeler ces chansons « drinking
songs » car parfois c’est bien de trouver
une sorte ‘d’emballage’. Ces chansons
sont un genre de chansons à boire, mais pas
seulement celles qu’on chante fort en rentrant
chez soi, plutôt celle que l’on chante
quand on a bu un coup de trop, celles qui nous dépriment
au lieu de nous remonter le moral. Je n’ai pas
bu pour écrire ces chansons, sauf pour «
the guilty party » dont j’ai « décomposé
» la musique sur plusieurs soirées alcoolisées.
D’habitude, j’écris simplement
mes chansons en regardant le journal à la télé,
et souvent ça ferait une bonne bande-son. Mais
parfois c’est juste des airs dans ma tête,
alors je branche l’ordinateur et je commence
à faire des ébauches, qui peuvent pourrir
sur place ou finir par devenir de véritables
morceaux. Le thème principal ? Je n’en
suis pas sûr, je voulais recréer l’atmosphère
d’un bar en ce début de siècle,
rempli de gens réalistes, cyniques et misérables
qui chanteraient leurs échecs et ceux de la
société.
Tes albums semblent de plus en plus apaisés.
On sent une certaine quiétude, un certain calme
s’imposer. Cette nouvelle tendance dans ta musique
correspond à peu près à ton arrivée
en France, la patrie de Chirac, Sarkozy et Raffarin
!
J’aime beaucoup la France et comme
beaucoup de Français que je connais, je déteste
le gouvernement de ce pays ; honnêtement d’après
ce que j’ai vu, la France finit toujours avec
un gouvernement de centre droite, non parce que le
socialisme est mort dans ce pays, alors qu’il
l’est en Grande Bretagne, ou plutôt les
nouveaux travaillistes l’ont « assassiné
», mais parce que le courant dominant du parti
socialiste n’est pas assez socialiste. Si Jospin
a perdu les élections présidentielles,
c’est parce-que les socialistes français
ne sont pas assez à gauche pour les gens de
sensibilité de gauche dans ce pays. Les gens
de gauche en France ne sont pas prêts à
accepter l’arnaque « gauche-centriste
» que représente le gouvernement Blair
et qui est responsable de la mort du socialisme en
Grande-Bretagne. J’espère que ça
s’arrangera aux prochaines élections,
mais sincèrement, en dehors du Brésil,
je ne vois pas de pays qui ait un bon gouvernement.
J’aime bien le fait que les Suisses soient consultés
sur des problèmes graves mais sérieusement,
je suis fatigué du capitalisme et surtout l’économie
de marché, et trouver un pays où ces
principes ne sont pas vénérés
est impossible. Pour en revenir à Chirac, je
crois que sa position contre la guerre en Iraq était
bonne mais je ne pense pas qu’il l’ait
prise par compassion ou pour des raisons morales,
ou parce que la majorité des français
était contre la guerre ; je pense que c’était
pour des raisons purement économiques : la
France ne pouvait se permettre d’aller en guerre
et Chirac trafiquait déjà avec Saddam.
Si Chirac était aussi moraliste, pourquoi lécherait-il
le cul des Chinois pour dealer des armes... Bref,
ne me parlez pas de politique. J’ai déjà
survécu à 12 ans, on pourrait même
dire 25, de thatchérisme, pour moi c’est
toujours la même chose. En fait, vous pourriez
dire que je déteste le gouvernement français
mais Blair et son gouvernement, je les hais purement
et simplement.
On t’a vu jouer avec Encre et My jazzy
child en ce début d’année. Te
sens-tu proche de ces artistes, de label tels que
clapping music, de cette ‘scène indépendante’
hexagonale ?
Oui, Yann est un très bon ami et je
m’entends bien avec toutes ces personnes, d’une
certaine façon ça me rappelle une bonne
époque révolue. Heureusement cette ‘scène
indépendante’ est plutôt en bonne
santé en France et je crois qu’il s’y
passe de bonnes choses.
Plusieurs groupes du début des années
90 se reforment [pixies, slint], on a entendu parler
d’une réédition de semtex ton
premier album. Comment juges tu ce retour aux guitares
et aux instruments après dix ans où
la musique électronique et où les machines
prédominaient ?
Je ne suis pas sûr de ce qu’on
dit sur la réédition de Semtex, mais
en tout cas je ne joue plus de la guitare comme à
l’époque de Semtex. Je pense que les
instruments classiques sont un peu plus expressifs
que ceux électroniques, même si la technologie
est quelque chose de géniale. Drinking songs
a été enregistré sur ordinateur,
et il aurait été difficile de le faire
autrement. Au fond, tous les trucs que je fais, ça
revient pour moi à apprendre la musique petit
à petit. Il y a tellement de choses à
connaître et à comprendre que je pourrais
passer ma vie à étudier ce sujet sans
couvrir 10% de tout ce qu’il y a à savoir.
Third eye foundation était une manière
pour moi d’appréhender les samplers et
les séquenceurs, maintenant je m’essaie
à l’acoustique et aux instruments acoustiques,
ce qui demande une façon de raisonner totalement
différente.
T’arrive-t-il de réécouter
tes anciens albums de juger ton parcours ?
J’ai réécouté mes vieux
albums, ce que je fais toujours avant d’en sortir
un nouveau, et sincèrement je déteste
tout ce que j’ai fait. Mais je crois que c’est
normal pour n’importe quel musicien, et d’une
certaine façon c’est même plutôt
sain parce que si l’on est trop dans ce qu’on
a fait auparavant, on finit par faire toujours le
même disque.
Quand est-il exactement de ton projet Third
eye foundation, est-il définitivement mort
?
Aujourd’hui, j’utilise le nom
de Third eye Foundation pour des projets de remix,
celui de Matt Elliott étant plus spécifique
à l’écriture de chansons. Mais
Je ne peux rien dire sur Third eye Foudnation parce
que dès que je prends une décision,
je change d’avis quelques temps après,
en fait, j’en sais rien. Une part de moi adorerait
faire quelque chose de vraiment breakstep/ragga mais
j’ai d’autres projets en tête, en
ce moment.
Des projets de groupes, peut-être ?
Une reformation d’un des groupes auxquels tu
as participé [Flying saucer attack, movietone…].
Même si ce genre d’expérience n’a
jamais vraiment été concluant au niveau
relationnel…
Je n’ai pas vraiment de projets de
groupe bien que j’aime vraiment jouer avec d’autres
musiciens. Pour le live de Matt Elliott, d’habitude
Chris Cole est au violoncelle et j’aime beaucoup
faire de la musique avec lui. Beaucoup de raisons
expliquent mon départ de ces différents
groupes. La raison de mon départ de movietone
est que je n’avais plus le temps ni l’énergie
à consacrer à ce projet. C’était
juste après ‘you guys kill me’,
j’avais des remix à faire et d’autres
choses en cours et il n’était pas honnête
de ne jouer qu’à moitié avec movietone.
Je n’apprécie pas trop être dans
un groupe, pas si on essaie de tout prendre au sérieux.
Mais cela dit, j’aime vraiment travailler avec
d’autres artistes mais il faut que d’une
façon ou d’une autre je dirige ce que
je fais.
As-tu eu l’occasion d’écouter
‘Outside closer’ le nouvel album de Hood
?
Bien sûr, j’ai d’ailleurs
fait leur son sur deux dates quand ils sont venus
à Paris et à Dieppe, dernièrement.
Comme eux, as tu une oreille attentive à
la scène hip hop indé ou ‘white
hip hop’, fog, prefuse73, ou doesone et why
? de cLOUDDEAD avec qui ils ont collaboré sur
leur précédent album ?
Je viens juste de découvrir le monde
proprement dit de l’underground hip hop, Bus
Driver, Dangermouse... Avant je travaillais dans un
magasin de disques alors j’étais très
vite au courant de toutes ces nouveautés, mais
ici je suis un peu plus isolé. En fait c’est
Stéphane [ndlr : un des boss de ici d’ailleurs]
qui m’a fait découvrir toute cette scène
lors d’une soirée bien arrosée
à 3 heures du matin à Paris. Et heureusement
quelque part, à des milliers de kilomètres
de la soupe commerciale, il existe du pur bon son
hip hop. Malheureusement pas sur mtv. ‘Ether
teeth’ de Fog est vraiment un bon disque, tout
comme Prefuse, je sais que Hood en est fan mais Hood,
je crois, est arrivé aux mêmes conclusions
que Prefuse au même moment, mais qui sait ?
Je ne peux pas vraiment parler pour eux.
Peux-tu nous parler de uncle vania, le graphiste
qui a conçu plusieurs de tes pochettes dont
celle de ‘drinking songs’ ?
J’ai toujours adoré le travail
de Vania, et la meilleure façon de le décrire
c’est encore d’aller sur son site, wwww.unclevaniart.com,
car vous y verrez par vous-même l’étendue
de son art. Il est à mes yeux le plus talentueux
des artistes contemporain, et c’est une chance
pour moi de travailler avec lui. Je trouve qu’il
a une vision proche de la mienne mais il décrit
le monde de façon plus vivante. J’adore
vraiment son art, c’est tout.
O:liv _ 07 mars 2005 _ interview by mail _ traduction
arianne dalimier.
lien
matt
elliott
ici
d'ailleurs
uncle
vania
média
whats
wrong _ 4"08 [avec
l'aimable autorisation de ici d'ailleurs]
chroniques
drinking
songs [ici d'ailleurs_2005]
the
mess we made [domino_2003]
photos
01 septembre : matt
elliott @ glaz'art
concerts
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