Comment
composez-vous vos morceaux ? Quels sont les apports
respectifs de chacun ?
arm : Teddy réalise toutes les productions.
La version instrumentale de l’album était
finie il y a un an quasiment, avant que la moindre
ligne ne soit écrite en fait. Il a travaillé
l’album dans sa globalité, totalement
seul à la base. Il a tout composé. Pour
« L’Homme Errant », nous sommes
crédités tous les deux, Teddy a composé
la rythmique, moi la mélodie. J’ai composé
« Rouge Sang » de mon côté,
avec un petit sampler. Teddy était présent
quand j’ai enregistré le morceau. Il
a adhéré à l’idée
de l’intégrer dans le disque. Mais je
compose très peu. Je reste en admiration devant
le travail de Teddy, sa manière de composer,
sa capacité à spatialiser les sons,
la complexité de ses structures. Je me contente
de faire des boucles, quelques rythmiques, des choses
plus brutes, qui peuvent s’incorporer dans le
disque, mais seulement par bribes.
Quels rôles ont joué Robert Le
Magnifique et Olivier Mellano sur ce disque ?
arm : Ni l’un ni l’autre n’ont
eu de réel rôle de composition, étant
donné que le disque était terminé
quand Robert a posé ses scratchs (sur trois
morceaux), et Olivier ses guitares. C’est peut-être
moins vrai pour ce dernier. Pour « L’Homme
Errant », je n’avais encore écrit
aucun texte, nous nous posions la question de le garder
ou non. Nous trouvions la mélodie agréable,
je trouvais le morceau suffisamment éloquent
pour ne pas avoir à ajouter de voix. Quand
nous l’avons proposé à Olivier
et qu’il a ajouté ses guitares, il est
devenu évident que ce morceau était
désormais assez solide pour figurer sur le
disque. En plus, il arrive à un moment important
de l’album. Il représente une pose pour
l’auditeur, il est plus aéré,
il ouvre des portes, avant que la voix ne retrouve
sa place. Ca rend le disque moins pesant.
Robert m’accompagne sur scène. Il gère
tous les lancements de sons, plus la partie scratchs.
Il gère également tout l’aspect
technique des dates. Olivier participera exceptionnellement
au concert des Trans Musicales. Nous ne savons pas
encore exactement sous quelle forme. J’aimerais
personnellement qu’il allume son amplificateur
au début du concert et qu’il l’éteigne
à la fin. Je trouverais ça réducteur
de ne l’inviter que sur les morceaux auxquels
il a participé sur le disque. Chacun sait de
quoi cet homme est capable. Nous allons lui placer
la barre haut ce coup-ci. Nous allons pour cela répéter
une journée à l’Ubu (mythique
salle rennaise, ndlr) début décembre.
Avec Robert, nous sommes au point. Cette répétition
sera vraiment centrée sur Olivier. Et sur le
jeu de lumières, que nous souhaitons également
développer.
Comment expliquez-vous que votre musique soit
si sombre, si mélancolique ?
arm : Nous ne cherchons pas à ce qu’elle
soit sombre ou mélancolique. Il n’y a
pas d’image ou d’histoire après
laquelle nous courons. Ce serait faire les choses
à l’envers. Lorsque nous composons, nous
explorons des zones d’ombre, nous extériorisons
des choses sans en être forcément conscient.
La musique permet ça. Nous creusons juste au
maximum. Idem pour les textes. Je ne prépare
rien, je ne prends aucune note. Je ne réfléchis
pas avant d’écrire un texte. Je fais
tourner un son, je me place devant une feuille, et
je laisse venir les mots. Les versions instrumentales
que m’a transmis Teddy était achevées,
jusque dans la structure. En général
dans un groupe de rap, le producteur propose un squelette
de morceau, le rappeur pose son texte, puis le son
est réadapté à son tour au texte.
Teddy lui compose comme si le morceau devait être
pressé tel quel. Je n’ai plus qu’à
adapter mon texte à sa structure de production.
J’écris le soir ou la nuit. Je suis incapable
d’écrire en journée, quand il
y a du mouvement à l’extérieur.
Il faut vraiment que je me pose et que tout s’arrête
autour de moi. J’ai besoin d’être
extrêmement concentré. Je peux passer
trois jours sur deux phrases comme je peux écrire
un texte en une nuit, c’est très aléatoire.
Au niveau de l’écriture, rien n’est
donc calculé non plus. Je ne contrôle
pas l’atmosphère que dégage un
texte. Il se trouve que nous sommes créatifs
dans cette atmosphère. Que nous avons des émotions
à exprimer que nous n’expliquons pas.
Le jour où un morceau plus joyeux sortira naturellement,
nous ne nous poserons pas plus de questions que ça,
nous l’accueillerons sans plus de tracas.
Lisez-vous beaucoup ? Quel lien imaginez-vous
qu’il puisse y avoir entre ce que vous lisez
et les textes que vous écrivez ?
arm : Je ne passe pas mon temps à lire,
loin de là. J’aimerais bien lire plus,
mais j’ai la flemme, un peu comme tout le monde.
Il se trouve qu’il y a certains livres que j’ai
lus, et qui m’ont mis une telle claque dans
la gueule que je suis marqué à vie je
pense. Que ça transpire inconsciemment dans
mes textes est assez logique. L’Etranger et
La Chute de Camus m’ont marqué notamment.
De nombreux auteurs de la littérature russe
également. Ceux du XIXème siècle
m’intéresse beaucoup, comme Dostoievski
dont nous citons un passage dans le livret du disque
et qui est repris à plusieurs reprises. «
Les Nouvelles de Petersbourg » de Gogol m’ont
également marqué. Certaines nouvelles
de Pouchkine… Leur atmosphère à
chacun me parle à la fois émotionnellement
et visuellement, et a naturellement transpiré
sur le disque. Cet extrait de Dostoievski n’est
pas là pour dire « regardez, j’ai
lu des livres, et au lieu de citer Tony Montana, je
cite Dostoievski, trop fort ! ». Cet extrait
a un sens par rapport au disque. Quand j’ai
relu ce passage après avoir achevé le
disque, tout est devenu clair. Je trouve que ça
reflète une bonne partie de ce que j’exprime
à l’intérieur de l’album.
Ne nourrissez-vous pas une forme d’obsession,
voire de crainte, de la ville comme cadre de nos vies
?
arm : La ville est exploité dans le
cinéma, dans la littérature. C’est
une espèce d’entité à par
entière dans laquelle évoluent des gens.
C’est un lieu de perdition comme dit Teddy.
C’est une entité qui bouffe ses habitants
jusqu’au plus profond. Ce n’est pas juste
un lieu où on a construit des habitations et
où les gens mangent, dorment et travaillent.
Il y a selon moi quelque chose de plus complexe qui
se crée, un rapport entre l’individu
et le contexte dans lequel il évolue. Cette
entité a sa vie propre, elle rejète,
elle attire, elle fascine… Notre musique est
le reflet de la vie de deux jeunes de vingt-trois
ans en 2004. Nous sommes influencés par l’époque
dans laquelle nous vivons, par le pays, par la langue
que nous parlons, par la ville dans laquelle nous
habitons. Si nous devions revendiquer une seule chose
dans notre musique, ce serait qu’elle soit le
reflet, le produit de ce que nous sommes. Et quand
tu grandis dans une ville depuis tout petit, ça
transparaît forcément au bout d’un
moment. Je serais bien incapable de dire comment ça
se répercute, quelle influence a la ville sur
notre musique, le sens de nos textes. La ville nous
fascine autant qu’elle nous dégoûte.
C’est un lieu d’inspiration sans fin.
Vos textes, la façon dont vous les
dites, rappellent parfois Arnaud Michniak et son groupe
Programme. Vous reconnaissez-vous dans la rage qu’il
exprime ?
arm : Programme est un groupe dont j’ai
pas mal écouté le premier album. Je
trouvais ça un peu raide à la première
écoute. Je l’ai ensuite beaucoup plus
apprécié. Les textes sont assez forts.
Maintenant, mis à part la noirceur du propos,
je pense que ce que nous faisons est très différent.
Les textes de Programme sont plus engagés socialement,
politiquement, plus radical, de l’ordre de la
sentence. Les miens sont plus imagés, plus
de l’ordre de l’observation.
Pensez-vous vous protéger des déviances
humaines que vous nommez dans vos textes en les couchant
sur papier ?
arm : Quelque soit la musique jouée,
elle sert de catharsis aux personnes qui la composent
autant qu’à celles qui l’écoutent,
d’exutoire aux frustrations du quotidien, quelle
soit sombre ou lumineuse. Elle permet d’exprimer
des trucs qui ne sont pas autorisés à
dire au quotidien. Psykick Lyrikah est véritablement
une partie de nous. Chaque être humain a plusieurs
facettes, nous avons tous une propension à
cogiter sur des choses pas toujours très joyeuses,
que nous n’avons pas forcément moyen
d’exprimer dans des conversations de tous les
jours. Dans la musique, il n’y a pas de cahier
des charges, nous sommes libres, nous créons
notre monde. Et ce monde là est une partie
de nous. Maintenant, au quotidien, qu’il s’agisse
de Teddy ou de moi, nous ne sommes pas aussi noirs.
Socialement, ce serait grave si nous poussions le
bouchon aussi loin que dans nos morceaux.
Quel effet cela vous fait-il en concert de
déclamer vos textes à l’attention
d’un public ?
arm : Ce n’est pas facile pour moi de
dire ces textes face à un public. Chaque concert
est un peu un défi. Le fait que je sois figé
sur scène et que je ne regarde pas les gens,
c’est révélateur d’un truc.
Il y a une pudeur vis-à-vis des textes, qui
expriment quelque chose de très personnel.
Il y a à la fois l’envie de cracher ce
que j’ai écris à la face des gens,
ne serait-ce que parce que ça fait du bien,
et une certaine timidité à l’idée
de partager pendant trois quart d’heure mon
univers avec des inconnus. Mais une fois que le concert
a commencé, à vrai dire, j’oublie
qu’il y a des gens devant.
La mémorisation des textes, c’est du
boulot, il faut répéter. Pendant trois
quart d’heure je n’arrête pas, il
faut mieux que je connaisse tout ça par cœur.
Parce que si j’ai un trou de mémoire,
je suis mal barré. Le pire souvenir, c’était
un concert donné avec Abstrackt Keal Agram
au festival Panoramas à Morlaix en 2002. Je
n’étais là que pour un morceau.
J’avais la pression. Soudain je rappe une phrase,
et dans ma tête je me dis « merde, ça,
je l’ai déjà rappé ».
Donc je m’arrête.
Quand je rappes un texte, une phrase en appelle une
autre. Si j’en enlève une, je perd mes
repères, et celle d’après ne vient
pas. Donc celle d’après vient encore
moins, et ainsi de suite. Pendant deux mesures, j’étais
ailleurs. J’ai seulement réussi grâce
à une chance inouïe à retomber
sur mes pattes. Il s’est avéré
finalement que je n’avais jamais rappé
cette phrase-là. Je ne sais pas ce qui s’est
passé. Un manque de concentration. C’est
une autre des raisons pour lesquelles je ferme les
yeux. J’ai besoin de visualiser mes textes,
de les voir défiler devant moi. Si jamais je
capte un regard, une attitude, des mecs qui discutent,
si je focalise là-dessus, le texte m’échappe.
julien coudreuse _ 13 novembre 2004 _ la passerelle
- saint-brieuc
Interview parue le 24 novembre dans le journal La
Griffe n°168, bimensuel culturel gratuit diffusé
en Bretagne et Pays de la Loire.
lien
psykick
lyrikah [official site]
idwet
mp3
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la
sphère
_ 3"56
_ 5,41 Mo [avec l'aimable autorisation
de Idwet]
chroniques
des
lumières sous la pluie [idwet _ 2004]