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arm
credits : www.mokaille.com


des lumières sous la pluie [idwet_2004]

 

 

Comment composez-vous vos morceaux ? Quels sont les apports respectifs de chacun ?
arm : Teddy réalise toutes les productions. La version instrumentale de l’album était finie il y a un an quasiment, avant que la moindre ligne ne soit écrite en fait. Il a travaillé l’album dans sa globalité, totalement seul à la base. Il a tout composé. Pour « L’Homme Errant », nous sommes crédités tous les deux, Teddy a composé la rythmique, moi la mélodie. J’ai composé « Rouge Sang » de mon côté, avec un petit sampler. Teddy était présent quand j’ai enregistré le morceau. Il a adhéré à l’idée de l’intégrer dans le disque. Mais je compose très peu. Je reste en admiration devant le travail de Teddy, sa manière de composer, sa capacité à spatialiser les sons, la complexité de ses structures. Je me contente de faire des boucles, quelques rythmiques, des choses plus brutes, qui peuvent s’incorporer dans le disque, mais seulement par bribes.


Quels rôles ont joué Robert Le Magnifique et Olivier Mellano sur ce disque ?
arm : Ni l’un ni l’autre n’ont eu de réel rôle de composition, étant donné que le disque était terminé quand Robert a posé ses scratchs (sur trois morceaux), et Olivier ses guitares. C’est peut-être moins vrai pour ce dernier. Pour « L’Homme Errant », je n’avais encore écrit aucun texte, nous nous posions la question de le garder ou non. Nous trouvions la mélodie agréable, je trouvais le morceau suffisamment éloquent pour ne pas avoir à ajouter de voix. Quand nous l’avons proposé à Olivier et qu’il a ajouté ses guitares, il est devenu évident que ce morceau était désormais assez solide pour figurer sur le disque. En plus, il arrive à un moment important de l’album. Il représente une pose pour l’auditeur, il est plus aéré, il ouvre des portes, avant que la voix ne retrouve sa place. Ca rend le disque moins pesant.

Robert m’accompagne sur scène. Il gère tous les lancements de sons, plus la partie scratchs. Il gère également tout l’aspect technique des dates. Olivier participera exceptionnellement au concert des Trans Musicales. Nous ne savons pas encore exactement sous quelle forme. J’aimerais personnellement qu’il allume son amplificateur au début du concert et qu’il l’éteigne à la fin. Je trouverais ça réducteur de ne l’inviter que sur les morceaux auxquels il a participé sur le disque. Chacun sait de quoi cet homme est capable. Nous allons lui placer la barre haut ce coup-ci. Nous allons pour cela répéter une journée à l’Ubu (mythique salle rennaise, ndlr) début décembre. Avec Robert, nous sommes au point. Cette répétition sera vraiment centrée sur Olivier. Et sur le jeu de lumières, que nous souhaitons également développer.


Comment expliquez-vous que votre musique soit si sombre, si mélancolique ?
arm : Nous ne cherchons pas à ce qu’elle soit sombre ou mélancolique. Il n’y a pas d’image ou d’histoire après laquelle nous courons. Ce serait faire les choses à l’envers. Lorsque nous composons, nous explorons des zones d’ombre, nous extériorisons des choses sans en être forcément conscient. La musique permet ça. Nous creusons juste au maximum. Idem pour les textes. Je ne prépare rien, je ne prends aucune note. Je ne réfléchis pas avant d’écrire un texte. Je fais tourner un son, je me place devant une feuille, et je laisse venir les mots. Les versions instrumentales que m’a transmis Teddy était achevées, jusque dans la structure. En général dans un groupe de rap, le producteur propose un squelette de morceau, le rappeur pose son texte, puis le son est réadapté à son tour au texte. Teddy lui compose comme si le morceau devait être pressé tel quel. Je n’ai plus qu’à adapter mon texte à sa structure de production. J’écris le soir ou la nuit. Je suis incapable d’écrire en journée, quand il y a du mouvement à l’extérieur. Il faut vraiment que je me pose et que tout s’arrête autour de moi. J’ai besoin d’être extrêmement concentré. Je peux passer trois jours sur deux phrases comme je peux écrire un texte en une nuit, c’est très aléatoire. Au niveau de l’écriture, rien n’est donc calculé non plus. Je ne contrôle pas l’atmosphère que dégage un texte. Il se trouve que nous sommes créatifs dans cette atmosphère. Que nous avons des émotions à exprimer que nous n’expliquons pas. Le jour où un morceau plus joyeux sortira naturellement, nous ne nous poserons pas plus de questions que ça, nous l’accueillerons sans plus de tracas.


Lisez-vous beaucoup ? Quel lien imaginez-vous qu’il puisse y avoir entre ce que vous lisez et les textes que vous écrivez ?
arm : Je ne passe pas mon temps à lire, loin de là. J’aimerais bien lire plus, mais j’ai la flemme, un peu comme tout le monde. Il se trouve qu’il y a certains livres que j’ai lus, et qui m’ont mis une telle claque dans la gueule que je suis marqué à vie je pense. Que ça transpire inconsciemment dans mes textes est assez logique. L’Etranger et La Chute de Camus m’ont marqué notamment. De nombreux auteurs de la littérature russe également. Ceux du XIXème siècle m’intéresse beaucoup, comme Dostoievski dont nous citons un passage dans le livret du disque et qui est repris à plusieurs reprises. « Les Nouvelles de Petersbourg » de Gogol m’ont également marqué. Certaines nouvelles de Pouchkine… Leur atmosphère à chacun me parle à la fois émotionnellement et visuellement, et a naturellement transpiré sur le disque. Cet extrait de Dostoievski n’est pas là pour dire « regardez, j’ai lu des livres, et au lieu de citer Tony Montana, je cite Dostoievski, trop fort ! ». Cet extrait a un sens par rapport au disque. Quand j’ai relu ce passage après avoir achevé le disque, tout est devenu clair. Je trouve que ça reflète une bonne partie de ce que j’exprime à l’intérieur de l’album.


Ne nourrissez-vous pas une forme d’obsession, voire de crainte, de la ville comme cadre de nos vies ?
arm : La ville est exploité dans le cinéma, dans la littérature. C’est une espèce d’entité à par entière dans laquelle évoluent des gens. C’est un lieu de perdition comme dit Teddy. C’est une entité qui bouffe ses habitants jusqu’au plus profond. Ce n’est pas juste un lieu où on a construit des habitations et où les gens mangent, dorment et travaillent. Il y a selon moi quelque chose de plus complexe qui se crée, un rapport entre l’individu et le contexte dans lequel il évolue. Cette entité a sa vie propre, elle rejète, elle attire, elle fascine… Notre musique est le reflet de la vie de deux jeunes de vingt-trois ans en 2004. Nous sommes influencés par l’époque dans laquelle nous vivons, par le pays, par la langue que nous parlons, par la ville dans laquelle nous habitons. Si nous devions revendiquer une seule chose dans notre musique, ce serait qu’elle soit le reflet, le produit de ce que nous sommes. Et quand tu grandis dans une ville depuis tout petit, ça transparaît forcément au bout d’un moment. Je serais bien incapable de dire comment ça se répercute, quelle influence a la ville sur notre musique, le sens de nos textes. La ville nous fascine autant qu’elle nous dégoûte. C’est un lieu d’inspiration sans fin.


Vos textes, la façon dont vous les dites, rappellent parfois Arnaud Michniak et son groupe Programme. Vous reconnaissez-vous dans la rage qu’il exprime ?
arm : Programme est un groupe dont j’ai pas mal écouté le premier album. Je trouvais ça un peu raide à la première écoute. Je l’ai ensuite beaucoup plus apprécié. Les textes sont assez forts. Maintenant, mis à part la noirceur du propos, je pense que ce que nous faisons est très différent. Les textes de Programme sont plus engagés socialement, politiquement, plus radical, de l’ordre de la sentence. Les miens sont plus imagés, plus de l’ordre de l’observation.


Pensez-vous vous protéger des déviances humaines que vous nommez dans vos textes en les couchant sur papier ?
arm : Quelque soit la musique jouée, elle sert de catharsis aux personnes qui la composent autant qu’à celles qui l’écoutent, d’exutoire aux frustrations du quotidien, quelle soit sombre ou lumineuse. Elle permet d’exprimer des trucs qui ne sont pas autorisés à dire au quotidien. Psykick Lyrikah est véritablement une partie de nous. Chaque être humain a plusieurs facettes, nous avons tous une propension à cogiter sur des choses pas toujours très joyeuses, que nous n’avons pas forcément moyen d’exprimer dans des conversations de tous les jours. Dans la musique, il n’y a pas de cahier des charges, nous sommes libres, nous créons notre monde. Et ce monde là est une partie de nous. Maintenant, au quotidien, qu’il s’agisse de Teddy ou de moi, nous ne sommes pas aussi noirs. Socialement, ce serait grave si nous poussions le bouchon aussi loin que dans nos morceaux.


Quel effet cela vous fait-il en concert de déclamer vos textes à l’attention d’un public ?
arm : Ce n’est pas facile pour moi de dire ces textes face à un public. Chaque concert est un peu un défi. Le fait que je sois figé sur scène et que je ne regarde pas les gens, c’est révélateur d’un truc. Il y a une pudeur vis-à-vis des textes, qui expriment quelque chose de très personnel. Il y a à la fois l’envie de cracher ce que j’ai écris à la face des gens, ne serait-ce que parce que ça fait du bien, et une certaine timidité à l’idée de partager pendant trois quart d’heure mon univers avec des inconnus. Mais une fois que le concert a commencé, à vrai dire, j’oublie qu’il y a des gens devant.

La mémorisation des textes, c’est du boulot, il faut répéter. Pendant trois quart d’heure je n’arrête pas, il faut mieux que je connaisse tout ça par cœur. Parce que si j’ai un trou de mémoire, je suis mal barré. Le pire souvenir, c’était un concert donné avec Abstrackt Keal Agram au festival Panoramas à Morlaix en 2002. Je n’étais là que pour un morceau. J’avais la pression. Soudain je rappe une phrase, et dans ma tête je me dis « merde, ça, je l’ai déjà rappé ». Donc je m’arrête.

Quand je rappes un texte, une phrase en appelle une autre. Si j’en enlève une, je perd mes repères, et celle d’après ne vient pas. Donc celle d’après vient encore moins, et ainsi de suite. Pendant deux mesures, j’étais ailleurs. J’ai seulement réussi grâce à une chance inouïe à retomber sur mes pattes. Il s’est avéré finalement que je n’avais jamais rappé cette phrase-là. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Un manque de concentration. C’est une autre des raisons pour lesquelles je ferme les yeux. J’ai besoin de visualiser mes textes, de les voir défiler devant moi. Si jamais je capte un regard, une attitude, des mecs qui discutent, si je focalise là-dessus, le texte m’échappe.


julien coudreuse _ 13 novembre 2004 _ la passerelle - saint-brieuc

Interview parue le 24 novembre dans le journal La Griffe n°168, bimensuel culturel gratuit diffusé en Bretagne et Pays de la Loire.


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la sphère _ 3"56 _ 5,41 Mo [avec l'aimable autorisation de Idwet]

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