supersilent [norvège]
La scène musicale norvégienne commence
à s’exporter de plus en plus facilement,
et il serait bien dommage de s’arrêter
aux travaux pas franchement révolutionnaires
de Bugge Wesseltoft comme uniques tentatives nordiques
de fusion jazz-electro. De passage début avril
à Paris dans le cadre du festival Banlieues
Bleues, les quatre nordiques de supersilent
connaissaient un semblant de reconnaissance européenne
l’an dernier en publiant un quatrième
album qui connut de très bons échos
dans la presse musicale ; ‘supersilent 6’
sortait sur le label rune grammofon, label plus ou
moins fondé justement autour du groupe, et
qui accueille à son catalogue à peu
près tout ce que la Norvège connaît
de musiciens avant-gardistes et passionnants, de Maja
Ratkje à Food ou Arne Nordheim.
Pour comprendre supersilent, un bref retour sur leur
histoire est nécessaire : à l’origine
un trio, Veslefrekk, originaire de Trondheim en Norvège,
qui débuta en 1989 autour de Stale Storlokken
aux claviers, Jarle Vespestad à la batterie
et Arve Henriksen à la trompette, partant sur
des bases free-jazz, enregistrant un unique album
en 1994. Ils rencontrent Helge Sten, aka Deathprod,
en 1997, qui travailla quelques années auparavant
au sein de Motorpsycho et enregistra ses premiers
albums solo dans la foulée. Musicien électronique,
Deathprod les rejoint en fait plus précisément
le 31 mai 1997, lors d’un concert au festival
‘Nattjazz’ de Bergen, inaugurant par la
même occasion une démarche radicale et
surprenante pour quiconque assez peu familier des
musiques improvisées : aucune répétition
préparatoire. «
L’improvisation est une sorte d’outil
pour composer de la musique dans supersilent »
résume le ténébreux Helge Sten,
« nous jouons basiquement
de la musique que nous aimerions entendre, que nous
aimons. » L’interview a commencé
depuis à peine deux minutes et celui qui commence
à se faire connaître bien au-delà
des frontières norvégiennes sous ce
pseudo de Deathprod et par ses collaborations multiples
(Biosphere, Food, Nils Peter Molvaer) vient jeter
un coup de semonce à mes théories conceptuelles.
Supersilent surprend dans son utilisation très
libre de l’électronique, complètement
intégrée dans son processus musical.
« Je crois que c’est une simple progression,
les outils sont très accessibles, les prix
abordables, tout le monde peut travailler avec l’électronique.
C’est une sorte de mélange implacable
avec tout ce qui l’entoure ». Ses yeux
bleus profonds semblent explosés par les heures
à scruter le paysage gris uniforme de la banlieue
parisienne. Deux heures plus tard, supersilent aura
pour mission de dévoiler des territoires bien
plus lointains aux oreilles de leur audience –
largement plus nombreuse que lors de leur dernier
passage aux Instants Chavirés de Montreuil.
Mais Helge Sten a l’air bien ailleurs, fixant
indéfiniment les voitures qui s’entassent
sur le boulevard périphérique. Alors,
qu’en est-il de cette esthétique minimaliste,
de ces mystérieux morceaux simplement chiffrés
(donnant lieu à des conversations étonnantes
: ‘tu as écouté le nouveau supersilent
? ‘ ‘Lequel, 5 ?’ ‘Non, 6,
ça vient de sortir, et y’a un morceau
fantastique, 6.4.’ ‘Aussi bon que 4.2
?’ ‘Hum, oui, en tout cas meilleur que
le 5.5.’), de ces pochettes uniformes et de
ce nom fascinant pour un groupe qui fait autant de
bruit en concert, ‘supersilent’ ? «
Le nom supersilent, nous l’avons vu sur un camion
garé dans la rue quand on enregistrait le premier
album » raconte Helge, avant de
retomber dans une sorte de léthargie inquiétante.
Les quatre norvégiens seraient donc des simples…
musiciens ? « Ce n’est
pas si profond, nous sommes des gens très simples
» explique Jarle, «
nous n’avons pas de symbolique derrière
ça, les gens nous posent souvent cette question
: ‘que voulez vous exprimer avec votre musique
?’, mais, c’est juste de la musique, ce
que nous voulons exprimer est ce que vous entendez.
»
Progressant à leur rythme, évolution
naturelle par rapport à leur propre existence
extramusicale, les norvégiens ont donc cette
méthode très libre dû à
leur approche improvisée : chaque concert est
unique, chaque soir est comme un don d’une puissance
folle, une expérience rare aux confins de divers
territoires à peu près jamais autant
entrelacés que lors de l’heure et quelque
que dure un live de supersilent. On pouvait lire ici
et là dans la presse au moment de la sortie
de ‘supersilent 6’, des comparaisons avec
les paysages sonores développés par
des groupes bien plus affiliés post-rock, tels
Godspeed You ! Black Emperor. Or si voir Supersilent
en live est une expérience que l’on pourrait
effectivement comparer au niveau de l’intensité
aux concerts des canadiens, leur musique se situe
bien ailleurs, beaucoup plus loin même dans
la recherche sonore, hors de toutes limites, éloignée
également de l’univers free-jazz dont
ils se sont extirpés bien qu’héritier
de ses constructions alambi quées. «
Je crois que beaucoup de choses ont changé
dans les années 90, la musique électronique
devenant réellement populaire, le jazz se retrouvant
dans les cafés… Les gens ne jugent plus
autant désormais. Le public est plus ouvert
» explique Jarle, dont le jeu à
la batterie est captivant, très brut et surprenant
par moments, survenant dans des explosions rythmiques
assourdissantes. Et effectivement, on a la sensation,
assis au milieu de ce public dont la moyenne d’âge
ne dépasse pas trente ans, que quelque chose,
récemment, dans l’écoute et l’approche
musicale a profondément été bouleversé.
Et les têtes, lentement, oscillent, toutes ensembles,
s’accrochants aux sonorités improbables
du groupe, un parterre comme une communion. «
Tout est joué, il y a quelques samples, mais
tout est principalement joué sur scène,
il n’y a pas de séquences. »
Deathprod se tient à droite de la scène,
totalement réveillé, surexcité
même, au dessus de divers claviers et échantillonneurs,
sortant des sons distordus en écho aux nombreux
claviers de Stale, qui lui font face. Entre eux deux,
Arve joue de sa trompette avec parcimonie, se samplant
en direct, accumulant des strates pour créer
des tapis sonores sur lesquels il ose parfois venir
poser sa voix aigue, une nouveauté. Il semble
plus ou moins diriger la direction de la plupart des
morceaux. Dans le fond, on distingue le visage illuminé
de Jarle qui semble jouir et souffrir à la
fois en écrasant ou effleurant à peine
sa batterie. De tous ces musiciens, on retient cette
incroyable sensation de plaisir libérateur,
un impact physique surpuissant, renforcé par
le contraste avec notre rencontre quelques heures
auparavant. Le simple plaisir de jouer de la musique
en la maîtrisant quasi-totalement et en la laissant
s’échapper. «
Ca a été un long processus, il y a du
travail derrière, pour arriver au niveau où
l’on est aujourd’hui »
explique Stale, «
nous avons beaucoup répétés étant
étudiants, encore et encore, répéter,
parler, beaucoup, chercher des solutions. Tu dois
apprendre un langage, ça a été
très long, mais depuis que nous sommes supersilent
nous n’avons jamais répété,
nous avons tout basé sur cette plateforme érigée
ensemble. En même temps nous évoluons
en grandissant, nous sommes plus sûr de nos
possibilités, ce serait étrange de continuer
à répéter ensemble… »
Supersilent, groupe mature, c’est l’impression
que l’on a en les rencontrant et c’est
ce que l’on ressent aussi lors de leurs lives
; ce qui rend leur musique si captivante est la liberté
qu’ils arrivent à y insuffler, loin de
tout concept, quelque chose de très primaire,
un état de transe, qui a à voir avec
une grande ouverture d’esprit. « Pour
nous c’est très basique, de la pure intuition,
des choses que l’on aime… » Pour
les théories musicales et les concepts-albums
en prise avec la réalité contemporaine,
on repassera. Jarle conclue : «
Les gens cherchent des théories, tentent de
relier diverses choses, ok, c’est ce à
quoi ils s’intéressent, mais ce n’est
pas ce que l’on est ». Les
musiciens concluent leur live sur un rappel d’un
calme magique, apaisant baume après des déflagrations
plus intenses, justifiant enfin leur nom. Mais loin
d’un quelconque désir de mystère
et de mythification, supersilent fait de la musique,
simplement de la musique. Et ce concert parisien en
fut une éclatante démonstration.
vincent
moon _ 1er Avril 2004 _ mains d’œuvres
- st ouen
photos
01_04_04
: supersilent @ mains d'oeuvres
lien
www.supersilence.net