jeanne
balibar [france]
Jeanne
Balibar nous avait brillamment surpris à la
sortie de son premier album Paramour par sa capacité
à changer de registre artistique sans altérer
les qualités que nous lui prêtions jusque-là
comme actrice. Outre sa présence nonchalante,
palpable également sur disque, c’est
sa voix qui nous enchanta, suave, planante, réservée
ou plus autoritaire, toujours forte de ce grain particulier
qui la caractérise. Autant de qualités
vocales indéniables qu’il convenait de
retrouver sur scène. Accompagnée du
Meteor Band de Rodolphe Burger (musicien et mentor
du label Dernière Bande sur lequel est paru
le disque), elle faisait étape à l’Ubu
à Rennes le 29 janvier dernier pour son seulement
troisième concert. Et si, de son propre aveu,
elle manquait encore de points de repères,
les efforts qu’elle fournit ce soir-là
transformèrent l’essai. Sa silhouette
fine et souple, son teint diaphane, ses mouvements
désarticulés, sa peur apparente sur
les premiers titres et, plus que tout, sa voix envoûtante
vinrent confirmer sa capacité à communiquer
l’une de ses principales qualités : sa
fragilité. L’entretien réalisé
quelques heures avant le concert fut à l’image
de cet être en recherche permanente, s’autorisant
de longs silences, et une voix posée.
w-h-y ? : Quel effet cela vous fait-il de porter un
projet sur votre seul nom ? Cela était-il déjà
le cas pour certains de vos films, pièces de
théâtre, ou bien ressentez-vous une pression
particulière autour de ce disque, de ces concerts
?
Jeanne Balibar : Bizarrement, je n’ai
pas du tout l’impression d’être
en première ligne. Je suis tellement portée
par Rodolphe [Burger, ndlr] en tant que compositeur,
et par les autres musiciens, que j’ai presque
le sentiment d’être là en plus,
un simple élément de cet édifice
déjà solide, un petit peu sur le côté.
C’est très curieux, je n’ai aucune
impression de responsabilité. Tout ça
est tellement loin de ce que j’avais imaginé
pouvoir faire. Je me sens accueillie par un ‘truc
‘, plutôt que leader de ce projet. Ce
n’est peut-être pas bien d’ailleurs
!
Vous semblez établir des relations étroites
avec les personnes avec qui vous travaillez. Ressentez-vous
une certaine mélancolie chaque fois qu’un
projet s’arrête ?
Comme je fais beaucoup de choses, ma vie
est très compartimentée. Je passe donc
d’un ‘truc’ à un autre sans
regret, sans avoir à passer par des périodes
plus noires. Quand un travail s’arrête,
on ne perd pas les gens pour autant. On continue à
vivre avec eux, au moins par la pensée.
Vous n’avez donc pas la volonté
de travailler toujours avec la même personne,
sur plusieurs années ?
Non, mais je travaille dans une certaine fidélité
avec les gens. Par exemple, le clip qui accompagne
le dernier extrait de l’album a été
réalisé par Arnaud Desplechin [réalisateur
du film ‘Comment je me suis disputé,
Ma vie sexuelle’, duquel Jeanne Balibar à
moitié folle tirait son épingle du jeu,
ndlr]. Julie Brochen fait également partie
des gens avec qui j’ai déjà travaillé.
Ce n’est pas mon fantasme de m’installer
avec quelqu’un dans un rapport de travail unique
sur une longue durée. Mais, de fait, les chemins
se rejoignent régulièrement.
Vous êtes actuellement en tournée non
seulement comme chanteuse, mais également comme
actrice (dans une adaptation d’Oncle Vania de
Tchekhov, mise en scène par Julie Brochen).
Vous avez donc constamment les paroles de vos chansons
en tête, ainsi que le texte du personnage que
vous incarnez au théâtre ?
J’ai ça dans mon corps plus que dans
ma tête. Les mots sont dans le corps. Il ne
s’agit pas de travail de mémoire à
proprement parler. C’est ça la réponse
à la fameuse question ‘Mais comment faites-vous
pour retenir tout ça ? ‘, ce n’est
pas la tête qui apprend, c’est le corps.
Tous les acteurs apprennent en marchant, en jouant,
en arpentant le plateau, la scène.
Les
sensations sont-elles différentes d’une
scène à l’autre ?
Je ne saurais pas vous dire. Il me semble que c’est
assez semblable. Ce que j’aime dans toutes ces
activités, c’est que contrairement à
ce que pensent beaucoup de gens, en réalité,
on se débarrasse de soi-même dans ces
circonstances-là. Jouer un personnage, ça
débarrasse de soi. Cette sensation est d’ailleurs
assez agréable.
Et vous vous retrouvez facilement ?
Oh oui, je ne me retrouve que trop facilement ! La
musique, c’est pareil, ça débarrasse
de soi-même. Ça débarrasse du
narcissisme, de l’idée que l’on
se fait de soi-même. C’est agréable,
parce qu’on y perçoit quelque chose d’impersonnel.
Que ce soit en entendant la signification des mots
dans une chanson, voire même quand on entend
la musique.
C’est surprenant que vous disiez ça,
car vous donnez l’impression de vous immerger
parfaitement dans les différents univers auxquels
vous êtes confrontée. Si bien que l’on
se demande parfois si tous ces projets n’ont
pas été réalisés pour
vous spécifiquement.
Pourtant, aucun de ces rôles n’a été
écrit pour moi. Mais c’est ça
jouer, pour moi. C’est trouver le petit tour,
le petit lieu que l’on est le seul à
occuper de cette manière-là. Ce n’est
pas un lieu forcément spectaculaire. C’est
juste un endroit de soi-même où on fait
les choses d’une manière qui n’appartient
à personne d’autre, et que l’on
parvient à donner à voir aux gens. Sans
se demander si c’est bien ou pas. Simplement
en montrant, quand ça passe par soi, ce que
ça donne.
L’actrice Maggie Cheung est présente
aux chœurs sur deux titres de votre album, comment
s’est déroulée la rencontre ?
C’est une amie que j’ai rencontrée
par Olivier Assayas, avec qui elle était mariée
à l’époque [réalisateur
français, auteur notamment de ‘Fin août,
début septembre ‘ avec Jeanne Balibar,
et de ‘Irma Vep ‘ avec Maggie Cheung,
ndlr]. Je lui ai proposé de participer à
ce disque car je connais son goût pour la musique.
Maggie a des projets musicaux de son côté
aussi, puisqu’elle vient d’interpréter
le rôle d’une chanteuse dans le prochain
film d’Assayas (Clean, sortie prévue
le 19 mai), et qu’elle prépare actuellement
un disque avec Tricky. Elle était donc ravie
de chanter sur mon album.
Vous allez donner une série de concerts à
Tokyo en mai. Y bénéficiez-vous déjà
d’une certaine notoriété ?
Oui, effectivement, mais pour mes activités
dans le cinéma seulement. Il y a beaucoup de
cinéphiles au Japon, très forts, très
bons. J’étais sidérée,
lorsque je suis allée présenter Va savoir,
le film de Jacques Rivette, par les connaissances
des journalistes japonais. C’est stupéfiant.
Il y a en plus un vrai public pour le cinéma
d’auteur.
Vous donnez l’impression de mûrir
longuement vos choix, de bien peser le pour et le
contre avant de vous engager dans un projet, et pourtant,
à vous entendre, c’est tout le contraire
qui se produit. Est-ce votre seul instinct qui, parmi
toutes les sollicitations, décide ?
Je ne réfléchis jamais, c’est
une catastrophe. Mais j’ai beaucoup de chance.
Parmi les choses qui se présentent, la plupart
me font envie. Je ne m’embarrasse donc pas des
propositions qui m’attirent moins. Tout ce que
j’ai réalisé dans mon travail
l’a été sur des coups de tête.
C’est rare finalement les métiers où
l’on peut être aussi irresponsable. Mais
je crois que tout est plus ou moins comme ça
depuis toujours dans ma vie. Le résultat, c’est
que j’ai raté de nombreuses occasions
de ‘capitaliser ‘ ma notoriété,
en signant pour des films à gros budget notamment.
Peut-être, dans ces cas-là, n’ai-je
pas assez réfléchi justement. Je n’ai
pas spécialement de regrets d’être
passée à côté de ces projets.
Mais je veux simplement dire que peut-être,
pour moi, pour mon confort, ç’aurait
été parfois mieux de réfléchir
un peu plus ! Et pas seulement pour des questions
de confort d’ailleurs. Mais pour toucher un
public plus large, et l’amener par exemple à
mes projets plus confidentiels, ce qui peut être
un objectif tout à fait louable. Je ne dois
pas avoir la forme d’esprit adéquate.
Que vous évoque ce rapport fatalement
commercial, à un moment donné, entre
les oeuvres auxquelles vous participez et le public,
et auquel cet entretien participe d’un certain
point de vue ?
Ça me barbe ! Toute cette promotion ! D’un
autre côté, je suis très gâtée
car les gens, en général, s’intéressent
à ce que je fais. Et si une structure comme
Dernière Bande peut bénéficier
de cette notoriété, je suis très
contente. En même temps, c’est un tout,
car en général, les personnes auxquelles
je m’associe suscitent également l’intérêt,
la balle est ainsi sans cesse renvoyée. Ceci
dit, je n’ai pas de message spécifique
à faire passer, je n’ai rien à
faire comprendre. Je n’en éprouve d’ailleurs
pas le besoin.
julien
coudreuse _ 29 janvier 2004 _ rennes
lien
dernière bande