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The National commence à avoir un certain succès en France, que se passe t‘il à New York et aux USA ?
En Amerique, The National et Brassland en sont encore au niveau embryonnaire, mais les gens commencent à parler de nous. Cet automne, le groupe a fait sa première vraie tournée américaine pendant un bon moment, et ils commencent à faire un peu de bruit dans la presse locale et populaire. D’après ce que j’ai entendu dire, le Rolling Stone de la semaine prochaine (ndlr : Rolling Stone US bien sûr, daté du 16 octobre 2003) contient une chronique de leur nouvel album, ‘Sad Songs For Dirty Lovers’. C’est quelque chose d’important ici pour un jeune groupe et nous espérons que le magazine fera une bonne critique. Le chroniqueur, Greg Kot, a précédemment parlé de ‘Sad Songs…’ comme un des 10 meilleurs albums de 2003, et il le préfère aux nouveaux albums de Interpol ou des White Stripes.
La réponse française a été inattendue mais très appréciée. Considérant l’état actuel des relations franco-américaine, nous avons été un peu surpris que le groupe soit si bien accueilli là-bas, avec notre logo (la silhouette des USA) et les racines middle-ouest du groupe. Cela me rappelle la réception d’un livre de Robert Frank, ‘Les Américains’, dans les 50’s. Il a d’abord été publié en France, où il fut immédiatement reconnu comme un portrait incroyablement subtil, précis, voire sublime, des américains, mais cela a pris de nombreuses années avec qu’il soit reconnu pareillement ici.


Comment comparerais-tu The National et Clogs ? Ils semblent à première vue très distincts, mais ne sont-ils pas pourtant très proches ?
La chose la plus commune à Clogs et The National est Bryce, qui joue de la guitare et fait un peu d’arrangements pour les deux groupes. Padma a aussi contribué aux cordes et aux arrangements sur ‘Sad Songs…’
Quoi qu’il en soit, les deux groupes partagent beaucoup de valeurs, peut-être simplement parce que les Dessner ont une certaine sensibilité musicale commune qu’ils amènent dans tous leurs projets. Tout sonne à la fois précis et luxuriant, intellectuellement astreignant sans être froid.
Initialement il y avait quelque confusion sur comment notre label pouvait englober à la fois un quartet d’improvisation (Clogs) et un groupe de rock assez traditionnel (The National), mais il semble que les gens commencent à piger. Même les artistes ont commencé à s’adopter un peu plus. On parlait du prochain album de The National comme d’une collaboration avec Clogs ; Erik Friedlander avait joué avec Stick Music, un projet mené par Padma et Bryce ; et j’ai entendu des membres de The National dirent que rien ne les rendrait plus heureux que d’avoir Baby Dayliner en première partie chaque soir.


Comment pourrais-tu comparer la musique de The National avec d’autres groupes ‘hype’ comme Yeah Yeah Yeahs ou The Rapture ? Que penses-tu des critiques disant que The National fait du rock sous une forme bien plus classique ?
Premièrement, je dois dire que j’aime vraiment les Yeah Yeah Yeahs et The Rapture. Le premier EP des YYY spécialement, qui capturait un endroit et un moment spécifique : le tournant du siècle branché new-yorkais ? (ou peut-être juste les rêves d’ex-collégiens de Williamsburg ?) Le nouvel album de The Rapture, ‘Echoes’, mélange l’esthétique hardcore punk et le groove de la house d’une façon qui me rappelle la fusion obtenue par Nirvana du metal et du rock underground. J’aime beaucoup. The National, en comparaison, essaye de faire de la musique intemporelle et américaine – urbaine et suburbaine à la fois.
Laisse moi évoquer la différence de cette façon: dans 5 ou 10 ans, quand les gens se pencheront sur leur ancienne collection de disques (s’il y en a encore !) et écouteront YYY ou The Rapture, je pense qu’ils se souviendront de certains moments de leurs vies – retour à l’époque où ils étaient tatoués, où ils vivaient dans un loft à Williamsburg, où ils étaient serveurs ou barmen, aidés par leurs généreux parents. Puis ils remettront les disques à leur place, et reprendront leur vie quotidienne. Quand ils revisiteront leurs disques de The National (ou Clogs, ou Erik Friedlander, ou Baby Dayliner), ils se sentiront obligés de les écouter encore et encore, et ça sonnera aussi frais que le jour où ils les ont entendus pour la première fois.


La musique électronique ? Tu en écoutes ? Quels groupes aimes-tu ? Et l’électronique chez Brassland ?
J’adore Aphex Twin, Amon Tobin, Boards of Canada, Aki Tsuyuko. J’aime Dj Assault, Dj Shadow, Neu, Kraftwerk, Nobukazu Takemura, Tortoise. Je suis en relation avec certains membres de l’équipe du site de Los Angeles dublab.com – Frosty, Dntel, Nobody, Carlos Nino, Plug Research – et j’aime vraiment leur travail. Si tu considères Terry Riley ou Steve Reich comme des musiciens électroniques, ils se trouvent dans mon top 20 de tous les temps. Brian Eno est peut-être mon artiste préféré de tous les temps – en haut avec Dylan et Coltrane. Donc, ouais, je porte beaucoup d’intérêt à la musique électronique.
Nous ne respectons pas vraiment les distinctions entre musique électronique, musique acoustique, ou électrique. Les albums de Brassland reflètent ça. ‘Sad Songs…’ utilise pas mal de rythmes programmés. Sur le nouvel album de Clogs il y a quelques chansons qui utilisent des boucles. L’album de Baby Dayliner a été composé en grande partie avec des synthés et des ordinateurs. Nous sommes fiers de dire que aucun de ces albums n’attire l’attention sur ses sources sonores. On déteste la musique qui te montre trop frontalement que certains outils ont été utilisés pour la produire ; on aime la musique qui est faite de compositions, de style, de contenu, sans forcément savoir ce qui la compose.
Brassland projette de sortir de la musique plus explicitement ‘électronique’ quand on découvrira des musiciens électroniques dont on adore le travail. Bryce et Aaron ont composé presque un album entier de musique électronique/acoustique avec un ami, Paul Heck, qui a coproduit ‘Sad Songs…’. Le projet s’appelle Jujulele. J’essaye de les convaincre de le finir depuis des mois, sans effet.
Vous êtes encouragés à leur écrire et à vous plaindre via notre employé, glenn@brassland.org. Peut-être que ça les mettra au boulot, ha !


Que penses-tu de la musique new-yorkaise actuelle ? Et de tout ce ‘garage-post-punk-cold-wave revival’ ?
Je reviens sur mes précédents commentaires sur The Rapture et YYY. Bien qu’en surface beaucoup de tout cela semble être une nostalgie imaginaire pour le mouvement ‘no wave’ et la scène du Paradise Garage fin 70’s début 80’s, je pense que beaucoup de la scène actuelle new-yorkaise est un bon miroir de notre époque, parce qu’en ce moment New York se sent comme j’imagine elle se sentait à la fin 70’s : une ville vivante et dissipée, remplie de bons artistes ; un peu de danger ; et de l’énergie à brûler, mais aussi un vague nuage d’ennui et un manque de but. Et aussi d’autres choses : les valeurs immobilières sont plus élevées maintenant et il y a beaucoup plus de franchises Starbuck. Donc tu peux facilement trouver une bonne tasse de café n’importe où. Je ne suis pas sûr de pouvoir dire ça du NYC de 1970.


Est-ce que Brassland est une famille ?
Oui, dans tous les sens du mot. C’est mal foutu, fantastique, chaud, froid, animé et frustrant – rempli d’engueulades insignifiantes, de sentiments blessés, de rires hasardeux, de fêtes occasionnelles, et de vacances toutes aussi occasionnelles. Nous aimons penser que c’est l’une des rares choses sur laquelle nos artistes peuvent compter quand le moral est bas.


Votre avenir ? Votre prochaine sortie ?

Bon, on sort le premier album solo de Erik Friedlander, ‘Maldoror’, d’abord en Europe (le 10 octobre) puis aux USA un mois plus tard. Les débuts de Baby Dayliner se feront en janvier 2004. Nous prévoyons de sortir dans la première moitié de 2004 le projet de Padma et Bryce, Stick Music. Et puis ensuite il y a le projet Jujulele. Après ça seul le temps nous le dira. Nous parlons à beaucoup de musiciens, mais rien n’est sûr. Les gens devraient continuer à nous envoyer de la musique !


Dernière question: vous sentez vous proches d’autres labels? Et à NY d’autres musiciens ?
Oui, évidemment. Je suis ami avec les gens qui dirigent Birdman Records (www.birdmanrecords.com) un excellent et éclectique label de San Francisco ; Messenger Records (www.messengerrecords.com) un label de NY qui va plutôt vers le rock classique ; et Dublab.com (www.dublab.com) une radio internet à l’esprit ouvert et un collectif de DJ de Los Angeles. Récemment j’ai rencontré une bande de gars qui dirige Saddle Creek et ils semblaient proches de ce que l’on désire à travers la direction d’un label, l’idée de communauté, etc…
Nous prenons notre source, notre inspiration, de l’exemple de labels actuels aussi bien qu’historiques. Atlantic dans les 50’s-60’s ; ESP dans les 60’s-70’s ; Reprise dans les 70’s ; SST dans les 80’s ; Touch and Go et Dischord dans le début 90’s ; Drag City et Thrill Jockey au milieu 90’s ; Cash Money et No Limit à la fin 90’s. En ce moment, je pense que Matador, Ninja Tune, Nonesuch, Saddle Creek, SubPop, Warp, et GSL font un très bon boulot, développant une esthétique propre.
Je suis un fou complet de musique, et je passe beaucoup trop de temps entouré de musiciens. Triste mais vrai.


Comme évoqué précedemment, seuls deux groupes ont fait paraître des travaux sur Brassland : The National et Clogs.
Parmi les deux albums de The National, préférer assurément le second, ‘Sad Songs for Dirty Lovers’, au premier éponyme. Non pas que les morceaux soient radicalement différents : l’évolution d’un album à l’autre est fine, les morceaux restent inscrits dans la même tradition rock, mais l’assurance du groupe semble décuplée, et surtout la voix de Matt Berninger prend une ampleur folle. Sur scène, le groupe impressionne par sa classe naturelle, et son chanteur a l’allure d’un acteur de Jarmusch. ‘Sad Songs…’ est selon moi le meilleur album de rock de l’année, un rock qui aurait mûri au cœur même de l’Amérique, en phase avec le monde actuel mais qui fait resurgir beaucoup de fantômes…
Pour Clogs, le cas est plus compliqué : comment désigner sa musique ? Pas la peine de chercher trop longtemps, juste savoir que les deux albums du groupe, ‘Thom’s night out’ et le plus récent ‘Lullaby for Sue’ font sauter les barrières avec une facilité déconcertante. Venant plutôt de la musique classique et du jazz, les expérimentés musiciens de Clogs délivrent une musique intense parfois proche des ambiances de Godspeed You! Black Emperor, parfois aussi proche de plein d’autres choses très différentes, mais dont la diversité ne nuit absolument pas un instant à la cohérence. La précision des constructions, la beauté des arrangements : quiconque désire se prendre une énorme claque devant une musique incroyablement mouvante et poétique se doit de se jeter sur les deux albums de Clogs.
On attend la sortie très prochaine du premier album solo de Erik Friedlander, ‘Maldoror’, là encore dans un genre bien différent, puisqu’il est violoncelliste, mais dont la beauté (et le silence) est tout aussi inépuisable que celle de ses confrères de label.
Quant à Baby Dayliner, il faudra patienter jusqu’à l’année prochaine pour enfin pouvoir gouter à ses délires baroques.
A noter enfin, pour évoquer l’éventail de possibilités offertes par les musiciens du label, que l’un de ses co-fondateurs, Bryce Dessner, est un pilier de Clogs, qu’il joue avec The National, et qu’il tournait également récemment avec les mythiques Bang on a Can – pour ceux qui ne connaissent pas, un ensemble de musique contemporaine, assez loin des escapades de Clogs ou des envolées de The National ! Bryce est un musicien tout à fait représentatif de l’état d’esprit de Brassland, d’autant plus que lors de son passage parisien, et après une incroyable prestation de Bang on a Can au Théâtre de la Ville, il nous entretenait de ses autres projets, plus ou moins avancés, Jujulele avec son frère, formation plus afro beat (!), et Stick Music, avec Padma Newsome et Erik Friedlander, plus poétique et conceptuelle (ils disent frapper leurs instruments). Pour l’instant, ces projets sont encore à l’état embryonnaire.



Interview mail par vincent moon _ octobre 2003


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