brassland
[états unis]
Cette année aura vu l’émergence
au premier plan de Brassland, discret label new-yorkais.
Après avoir sorti en 2001 les premiers albums
de The National et Clogs, le label récidive
cette année en sortant… les deuxièmes
albums des groupes précités. La musique
est une histoire de fidélité, notamment
chez Brassland – il faut savoir que certains
membres jouent dans les deux groupes, bien que leur
musique soit bien différente.
La sortie tout d’abord de ‘Lullaby For
Sue’ au printemps dernier, deuxième album
de Clogs, formation d’origine jazz-classique,
a suscité quelques émois de ce côté-ci
de l’Atlantique. Mais c’est surtout, en
juin 2003, la sortie de ‘Sad Songs For Dirty
Lovers’, second essai de The National, qui entraîne
un bel écho dans la presse française
– notamment Libé qui les soutient au
point de les inviter en tête d’affiche
d’un superbe concert au Zèbre de Belleville,
en plus d’un long et bel article de Bayon quelques
jours auparavant. Assez loin formellement de leurs
confrères de label, puisqu’il s’agit
de rock, presque au sens le plus classique du terme
– une filiation Tindersticks évidente,
la rage exacerbée en plus. Malgré tout,
les deux univers sont proches, et, surtout, la musique
fascine, longtemps, que ce soit dans les envolées
vocales de Matt Berninger, leader de The National,
ou dans les magnifiques constructions de Clogs, évoluant
d’un jazz à priori limité vers
des contrées bien moins explorées par
ce genre de formation.
Rencontre avec Alec Hanley Bemis, co-fondateur d’un
label qui risque de s’imposer d’ici peu
comme la nouvelle référence d’une
musique ouverte et intransigeante.
Qui a fondé le label ?
Le label a été fondé par moi-même
et les frères Aaron et Bryce Dessner, bien
que Brassland soit un collectif de diverses personnes.
Notre façon de sortir un disque varie à
chaque album, mais nous aimons vraiment tout faire
pour que les artistes sentent que eux et le label
sont à égales responsabilités,
entièrement au contrôle de leurs propres
destins.
Où êtes vous à New York
?
Quand on a démarré le label, nous trois
fondateurs vivions tous à Carroll Gardens,
Brooklyn, bien que nous travaillions ensemble dans
la même compagnie à Soho, et notre adresse
de label est toujours dans ce quartier. J’ai
été assez nomade les années passées,
et je suis souvent à Los Angeles, nous avons
d’ailleurs une connexion dans cette ville.
On peut dire que Brassland existe dans deux des cinq
quartiers de New York, avec un bureau en Californie,
et des racines en Ohio, d’où Aaron et
Bryce viennent.
Depuis quand le label existe t’il ?
Le label a été fondé en janvier
2001 à New York, bien que nous n’ayons
sorti nos deux premiers albums qu’en juin suivant.
Nous n’avons rien sorti jusqu’en mai 2003
parce que nous désirions prendre nos repères
avec ces deux premières sorties, avant de s’engager
pour plus d’artistes.
On voudrait d’ailleurs remercier Southern, notre
distributeur londonien, qui nous a grandement aidé
à passer le cap des deux ans.
Quelle était votre voeu avec ce label ? Que
désiriez vous faire quand vous avez décidé
de le monter ?
Nous nous sommes tous retrouvés à NY
au même moment, et les évènements
ont fait que ça a été possible.
L’histoire commence un peu comme cela. J’ai
connu Bryce au lycée, et Aaron parallèlement
à travers un groupe dans lequel ils jouaient,
Project Nim. Bryce et moi étions de bons amis,
mais je n’étais pas si fan de ce groupe.
La première fois que je l’ai rencontré,
je crois que les premiers mots qui sont sortis de
ma bouche sont « je déteste tout ce que
ton groupe et ta musique représentent ».
Il pensait à peu près la même
chose de tout le hardcore bizarre, lo-fi, et les groupes
indie rock qui m’intéressaient. Mais
nous nous apprécions personnellement. Au moment
où nous approchions de notre diplôme,
je m’étais adouci et nos goûts
musicaux avaient convergés, nous parlions de
travailler ensemble sur quelque chose…
Après nos diplômes, pourtant, nous sommes
partis dans des directions différentes. Je
suis parti en Californie. Le groupe de Aaron et Bryce
a implosé. Bryce est parti faire des études
à la Yale School of Music, et ensuite a passé
près d’un an à Paris. Aaron a
fait une bourse d’études dans des archives
sur l’Holocauste et a continué à
étudier l’histoire européenne
moderne.
Cela arriva finalement, nous avons fini par bouger
à Brooklyn au même moment, en mars 2000.
Peu de temps après on bossait ensemble dans
la même start up à Soho. A l’époque,
on était complètement dans le boom internet
qui avait lieu à NY, mais je crois que nous
avions tous le sentiment que cela finirait un jour,
donc on a commencé à élaborer
des projets…
Simplement, après des années de diverses
combinaisons musicales qui n’avaient pas abouties,
Bryce et Aaron ont fait deux albums presque en même
temps avec leurs projets séparés. Ce
furent les débuts de The National (Aaron) et
Clogs (Bryce). Ils n’avaient pas vraiment idée
de quoi faire avec ces enregistrements, aucune notion
qu’ils puissent être vendus, ou deviennent
populaires, ou même appréciés
par les critiques. Ils les ont juste enregistrés
parce qu’ils voulaient documenter ce sur quoi
ils travaillaient.
Mais il y avait une sorte de magie en eux, nous les
écoutions, et nous pensions tous que quelque
chose d’important avait lieu. A cette époque,
je gagnais ma vie en écrivant sur la musique,
et l’idée de sortir des albums était
bien plus excitant pour exprimer mon amour de la chose
plutôt que d’écrire dessus. Donc
on s’est mis d’accord pour monter un label,
pour avoir un débouché pour ces enregistrements,
et nourrir l’émergence des groupes et
de la communauté autour d’eux. Nous pensions
que ce serait un souffle porteur.
Il y avait quelques autres raisons pour démarrer
le label. Bryce avait juste terminé son étude
de guitare classique, et était plus frustré
que jamais par le manque de savoir (virtuosité,
technique) dans la musique populaire – spécialement
le rock indie. Il était aussi emmerdé
par le fait que la « nouvelle » scène
musicale (classique, jazz, etc…) ne tentait
pas de sortir de grands disques populaires. Il voulait
un débouché pour réconcilier
les deux mondes. Au même moment, je commençais
à me lasser de mes racines musicales –
qui venaient du metal alternatif, du punk et du rock
indie – et je n’étais plus du tout
aussi excité qu’à l’époque
par les dernières sorties sur Matador, Drag
City, SubPop… Je commençais à
sentir que l’underground était obsédé
par la nouveauté et manquait de racines. J’ai
commencé à écouter beaucoup de
musique classique contemporaine, de r&b, de «
southern » hip-hop, du Bob Dylan, du John Coltrane,
et du rock des années 70. Je sentais que ces
influences n’avaient pas été correctement
intégrées ou considérées
dans la scène indie/underground, et je voulais
faire partie d’un label qui aiderait à
mettre ces sons (et d’autres) en avant. Aaron
n’avait pas vraiment d’actualité
par rapport à cela mais Brassland était
définitivement le moyen de réaliser
ces choses-là.
Comme pour nos désirs à longs termes,
notre plus grand espoir est que l’on puisse
élargir la palette musicale du public de cette
musique underground, apprendre à chacun des
nouvelles choses à propos du son. Nous voulons
aussi que chacun de nos artistes puisse gagner assez
d’argent avec la musique de manière à
pouvoir quitter leur job quotidien, acheter des maisons,
aider leur famille. Tout le reste est du bonus.
Quels artistes sont sur votre label ? Sont-ils
de proches amis ?
Le tableau actuel se compose de The National, Clogs,
Erik Friedlander et Baby Dayliner. Nous espérons
nous élargir à mesure que nous rencontrons
des nouveaux musiciens dont nous tombons amoureux
du travail.
Certains des groupes actuels sont très proches,
certains non. Nous avons récemment questionné
Erik là-dessus, et sa réponse était
meilleure que tout ce que je pourrai raconter : "Des
petites communautés de musiciens ont une ‘scène’
mais cette scène se transforme quand d’autres
musiciens d’autres scènes les rejoignent,
d’autres personnes partent en route, des gens
changent de ville ou de nouveaux musiciens fantastiques
émergent, les proches amitiés perdent
de la vitesse et se brisent, des musiciens plus âgés
se joignent à d’autres plus jeunes pour
des idées fraîches ou pour avoir leur
propres idées menées à terme
par des musiciens qui ne remettront pas en cause leur
autorité. C’est une folle, saine, exubérante,
inspirante et troublante communauté de gens
très talentueux." Cela résume tout.
Pourrais-tu décrire la musique de Baby
Dayliner ? Qui est-il ?
Baby Dayliner est Baby Dayliner. Je ne peux pas vraiment
catégoriser ce qu’il fait, mais nous
l’aimons. Certains ont décrit sa musique
comme un mélange des chansons de Leonard Cohen
avec les beats de Jay Z, et la performance scènique
de Al Green. D’autres l’ont appelé
le Frank Sinatra du 21è siècle.
Certaines personnes le considèrent comme un
rappeur, ou un chanteur-compositeur, ou un musicien
new-wave, ou même un suiveur de l’Electroclash
(arghh !) mais aucune de ces définitions ne
sont exacts. Il est plutôt un romantique, un
réaliste, un comédien, un showman.
Il a grandi à Chelsea (quartier de NYC) et
vit désormais à Brooklyn, et Brassland
sort son premier album en janvier 2004.
Et Erik Friedlander ? Je crois qu’il
est un musicien plus expérimenté, n’est-ce
pas ?
La musique d’Erik Friedlander est profondément
spirituelle, ressentie; un amalgame classique/jazz
qui combine la flexibilité du jazz, les influences
ethniques (principalement juives et moyen-orientales),
et la puissance formelle de la musique classique.
Il s’est d’abord rendu vraiment visible
il y a environ une décennie quand il est devenu
un des mecs sous la protection de John Zorn, et il
arrive juste à se faire son propre nom en tant
que leader et musicien solo, on parle de lui dans
Downbeat (il était nommé ‘étoile
montante’ dans leurs dernières critiques),
ou parmi les aficionados de musique ‘nouvelle’.
Il a été très prolifique récemment,
et depuis 2002 il a sorti des albums pour des labels
comme Cryptogramophone, ECM ou Tzadik, aussi bien
que pour Brassland.
A l’exception de Padma Newsome des Clogs (qui
a la quarantaine et a une carrière musicale
depuis 15-20 ans), Erik est notre artiste le plus
expérimenté. Il a joué avec tout
le monde, de Maxwell et Dar Williams jusqu’à
Courtney Love et Laurie Anderson.
Qu’il nous laisse sortir son premier album solo
est un grand honneur pour nous. Honnêtement,
nous sommes juste contents qu’il ait eu la patience
de bosser avec nous et notre certitude de savoir mener
un label!