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Christian
Fennesz est un homme doué, et chanceux: il fait
la couverture du nouveau Wire, il est célébré
un peu partout comme le messie de ce que l'on résumera
rapidement par 'laptop music', voire toute la scène
électronique à valeurs non-dansantes.
L'autrichien sort un album, 'Venice', sur Touch, label
quasi-culte, avec art-work prestigieux de Jon Wozencroft,
boss du sus-dit label... Problème: cet album
est probablement le moins réussi de l'autrichien,
accessible mais sans être entêtant comme
le précédent et sublime 'Endless Summer',
recyclant le 'son Fennesz'. 'Venice' reste collé
dans les enceintes et oublié dans mon cerveau.
Le
jeune belge Jérôme Deuson n'a pas grand
chose à voir avec Christian Fennesz, si ce n'est
une sortie d'album concomitantes, et un travail de guitares
retraitées par l'intermédiaire d'un laptop
- ce qui n'est pas non plus de la plus grande originalité
en 2004. Au delà, il y a pourtant quelque chose
qui questionne le lecteur en mal de repères et
l'auditeur en mal de sensations fortes. Pourquoi donc
le premier album de aMute parle t'il si clairement et
si poétiquement quand on ne ressent en écoutant
celui de Fennesz qu'un vide legèrement agacé
?
Gageons
que Jérôme Deuson a donné énormément
de lui-même pour cet album, son premier, enregistré
dans son coin, dans son monde, où flottent des
lambeaux de terres brûlées ramenées
du Canada [les titres rappellent les longues dérives
romantico-situs de chez Constellation, de Montréal
tout comme Intr_Version], des douces envolées
au ras du sol proches de Sylvain Chauveau, le tout filtré
par la génération home-made - home-studio,
home-cooking, home quelque chose, ne pas oublier que
ces gens tentent aussi de vivre dehors.
8 morceaux, lambeaux, doux, rêveurs, précis.
'Se laisser aller en tournant or Let it go swirling'
rappelle même avec forces évidences musicales
le 'In Girum Imus Nocte Et Consumimur Igni' de Debord,
icône d'une génération qui semble
voir en lui le rebelle irrécupérable intenable
mais dont aMute retient surtout ses plus belles oeuvres,
les oeuvres romantiques, ouvertement romantiques.
Tourner en rond dans la nuit et se laisser consumer
par le feu, voilà un programme qui colle presque
parfaitement à cette centaine d'arbres secs,
dont le fantastique 'Aux creux des vagues, mon visage
(hasn't stopped to call for peace)' sonne comme le morceau
central, rageur et balayant un passé qui aurait
trop souffert - le tout en onze minutes terminées
sur quelques chants enfantins épris de liberté,
orage apaisé et sensibilité exacerbée,
crachats sur disparitions et hurlements en faveur de
la lumière. Cette parcelle d'existence justifie
à elle seule l'achat de ce disque, mais il y
a encore bien plus derrière, des histoires à
creuser, telles des cases sonores à colorier
selon son choix, son humeur, plongée dans une
intimité partagée.
On met souvent tout dans les premiers albums, tout ce
que l'on veut dire, tout ce que l'on ressent, tout un
être prend forme de façon plus entière
que dans les suites de carrières, on se fout
à poil en un coup, violemment, comme un défi
lancé à soi-même - après,
rien ne sera plus pareil.
Dernière chose: aMute a lui-même conçu
le design de son album, objet à l'artisanat charmant.
Là est peut-être toute la différence,
entre le génie respecté Christian Fennesz
et le jeune inconnu Jérôme Deuson...
vincent moon
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