w-h-y ?
 
chroniques
archives
 
artiste : aMute

album : a hundred dry trees

label : intr_version

année : 2004

chroniqué le :
06 juin 2004
 

Christian Fennesz est un homme doué, et chanceux: il fait la couverture du nouveau Wire, il est célébré un peu partout comme le messie de ce que l'on résumera rapidement par 'laptop music', voire toute la scène électronique à valeurs non-dansantes. L'autrichien sort un album, 'Venice', sur Touch, label quasi-culte, avec art-work prestigieux de Jon Wozencroft, boss du sus-dit label... Problème: cet album est probablement le moins réussi de l'autrichien, accessible mais sans être entêtant comme le précédent et sublime 'Endless Summer', recyclant le 'son Fennesz'. 'Venice' reste collé dans les enceintes et oublié dans mon cerveau.

Le jeune belge Jérôme Deuson n'a pas grand chose à voir avec Christian Fennesz, si ce n'est une sortie d'album concomitantes, et un travail de guitares retraitées par l'intermédiaire d'un laptop - ce qui n'est pas non plus de la plus grande originalité en 2004. Au delà, il y a pourtant quelque chose qui questionne le lecteur en mal de repères et l'auditeur en mal de sensations fortes. Pourquoi donc le premier album de aMute parle t'il si clairement et si poétiquement quand on ne ressent en écoutant celui de Fennesz qu'un vide legèrement agacé ?

Gageons que Jérôme Deuson a donné énormément de lui-même pour cet album, son premier, enregistré dans son coin, dans son monde, où flottent des lambeaux de terres brûlées ramenées du Canada [les titres rappellent les longues dérives romantico-situs de chez Constellation, de Montréal tout comme Intr_Version], des douces envolées au ras du sol proches de Sylvain Chauveau, le tout filtré par la génération home-made - home-studio, home-cooking, home quelque chose, ne pas oublier que ces gens tentent aussi de vivre dehors.

8 morceaux, lambeaux, doux, rêveurs, précis. 'Se laisser aller en tournant or Let it go swirling' rappelle même avec forces évidences musicales le 'In Girum Imus Nocte Et Consumimur Igni' de Debord, icône d'une génération qui semble voir en lui le rebelle irrécupérable intenable mais dont aMute retient surtout ses plus belles oeuvres, les oeuvres romantiques, ouvertement romantiques.

Tourner en rond dans la nuit et se laisser consumer par le feu, voilà un programme qui colle presque parfaitement à cette centaine d'arbres secs, dont le fantastique 'Aux creux des vagues, mon visage (hasn't stopped to call for peace)' sonne comme le morceau central, rageur et balayant un passé qui aurait trop souffert - le tout en onze minutes terminées sur quelques chants enfantins épris de liberté, orage apaisé et sensibilité exacerbée, crachats sur disparitions et hurlements en faveur de la lumière. Cette parcelle d'existence justifie à elle seule l'achat de ce disque, mais il y a encore bien plus derrière, des histoires à creuser, telles des cases sonores à colorier selon son choix, son humeur, plongée dans une intimité partagée.

On met souvent tout dans les premiers albums, tout ce que l'on veut dire, tout ce que l'on ressent, tout un être prend forme de façon plus entière que dans les suites de carrières, on se fout à poil en un coup, violemment, comme un défi lancé à soi-même - après, rien ne sera plus pareil.

Dernière chose: aMute a lui-même conçu le design de son album, objet à l'artisanat charmant. Là est peut-être toute la différence, entre le génie respecté Christian Fennesz et le jeune inconnu Jérôme Deuson...

vincent moon