| |
|
|
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Pour
une vraie indépendance de ton et de choix
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------
A
l'échelle européenne, Paris est une ville minuscule
sur la carte des musiques indépendantes
« Quelle place pour les musiques alternatives
à Paris quand la plupart des professionnels de la musique
ont depuis longtemps déserté le champ musical
pour se consacrer au simple commerce ? » Instigateur
du projet Fugues, Jérôme Olivier revient sur
la difficulté d'organiser des concerts à Paris.
Ces derniers temps, je m'amuse d'entendre Justice dans mon
Monoprix. J'y travaille depuis maintenant deux ans et je me
fais plutôt bien à la vie schizophrène
que je me suis donné, comme une alternance de bruit
et de silence, une place entre deux extrêmes. Quand
j'ai lancé l'objet Fugues il y a un
an, je n'espérais pas de tels miracles de la part d'un
projet aussi personnel : c'était un moyen comme un
autre de me remettre d'une douloureuse rupture et une envie
de rompre, justement, avec tout ce que je connaissais de la
« presse musicale ». C'est devenu une
histoire collective, un lieu de rencontres, d'échanges,
un festival et des concerts. Ce que je garde de tout cela,
ce n'est pas le succès critique et public de ce travail
mais simplement ce que les Smiths chantaient autrefois à
travers la ligne « We have something they'll never
have » : un lien humain presque magique entre les
gens, les artistes et les labels que j'ai pu faire se rencontrer.
Ces derniers temps, j'écoute aussi l'album Pink Moon
de Nick Drake en boucle. C'est là, étrangement,
que je puise les forces extraterrestres nécessaires
pour continuer à organiser des concerts à Paris.
Malgré les très belles réussites que
furent toutes nos manifestations de la saison passée
(Meeting people easy 1 & 2, le triptyque merry.go.round…),
les grands professionnels de la ville continuent de faire
la sourde oreille à notre travail et les choses deviennent
de plus en plus difficiles pour nous, les artistes et les
labels qui les soutiennent. Depuis que Fugues
est passé du contemplatif à l'action par nécessité,
j'entends finalement la même chose partout : on ne peut
pas jouer, où alors dans des conditions déplorables
et à vos frais, les gars.
A l'échelle européenne, Paris est une ville
minuscule sur la carte des musiques indépendantes.
Il y a même un mot qui revient chez la plupart des artistes
étrangers qui cherchent des concerts en France : «
tricky ». La même chose pourrait (tristement)
se dire des quelques artistes français qui tentent
encore de travailler et de faire partager une autre vision
de la musique. Manque d'espaces et de soutiens, rémunérations
au lance-pierre, mauvaises conditions sonores voire, dans
la plupart des cas, indifférence totale. Jessica Bailiff,
Stars Of The Lid, The Sleeping Years, Ulan Bator, Rothko…La
liste des laissés-pour-compte, aussi reconnus soient-ils,
s'agrandit de jour en jour depuis que la France est devenu
un pays ravagé par la résignation et l'abandon
de poste. Encore aujourd'hui, c'est au tour de Michael Gira
(fondateur du label Young God Records et des mythiques Swans)
de contourner nos frontières.
A l'heure où le disque se meurt, nous étions
beaucoup à espérer que le live deviendrait un
ultime refuge où exprimer une autre culture de la musique…
Dans le grand milieu indépendant français, médias,
labels et salles de concerts, on ne parle pourtant que le
langage des vendeurs de bières, des banquiers et des
assureurs. Adieu la découverte, le parti pris et la
sensibilisation artistique pourtant bien présente dans
d'autres domaines vivants comme la danse ou le théâtre.
La France d'aujourd'hui – et Paris en particulier –
n'accueille à bras et porte-monnaie ouverts que les
sempiternels mêmes copains privilégiés,
ceux que la presse adule, ceux que les maisons de disques
vendent grassement aux médias et aux programmateurs,
tous unis dans une conception uniforme et désincarnée
de la musique. La saison concerts 2007-2008 s'annonce d'ores
et déjà bouclée et identique à
la saison passée. Quand les lieux de concerts ne (se)
ferment pas, on reprend chez eux la même chanson en
choeur : trop de contraintes, trop risqué – hors
de question , en revanche, d'avouer un manque de compétences,
d'idées, de solutions. Pendant ce temps-là,
la musique reste débranchée loin de la scène
et du public, ou trouve refuge en Allemagne, au Luxembourg,
en Espagne. Alors, quelle place pour les musiques alternatives
à Paris quand la plupart des professionnels de la musique
ont depuis longtemps déserté le champ musical
pour se consacrer au simple commerce ?
Il reste encore quelques petits soldats pour se battre…
C'est Dave Olliffe, le guitariste d'Heligoland, qui m'a mis
en contact avec Library Tapes, lui aussi effrayé par
le peu de retours à ses recherches de concerts en France.
J'ai proposé un projet d'affiche avec Sylvain Chauveau
et Félicia Atkinson dans la foulée à
l'ensemble des salles parisiennes. Je n'ai jamais eu que trois
réponses : deux de centres d'art contemporain et une,
positive, de la Java. Exit le Divan du Monde avec qui nous
avons pourtant fait deux très beaux festivals : comme
pour Epic45 en septembre, aucune salle n'a daigné lever
la tête…
Il faut croire que « meeting people » est toujours
easy. Il faut croire qu'on a décidé de ne plus
faire d'efforts, de ne plus prendre de risques et de participer
à marginaliser les petites « entreprises »
comme les nôtres. Avec la passion, l'envie et le savoir-faire
que je retrouve avec soulagement chez mes camarades Disco
Babel ou We Are Unique Records, quelque chose existe cependant
: une vraie indépendance de ton et de choix qui s'écrit
à la force du poignet. En attendant des jours meilleurs.
Jérôme Olivier _ fugues
_ Texte publié par Les
éditions du mouvement
|
|
|