|
« Tu ne sais pas jouer d’instrument
de musique ? Joue quand même ! ». Tel semble
être l’adage adopté par Bobby Gillespie,
chanteur et chef d’orchestre de la nébuleuse
Primal Scream, au moment de se lancer derrière deux
fûts de batterie (rien de plus), et de défricher
les terres encore vierges de la noisy pop au sein de The
Jesus and Mary Chain, trio qu’il quitte en 1986 pour
se consacrer pleinement à SON groupe. En vingt ans,
concentrés en dix huit titres sur une compilation
parue récemment, ce passionné de Rock’n’Roll
et de Soul, aspiré par la house et l’émergence
techno de la fin des années 80, aura brillamment
forcé son destin de petit écossais condamné
à traîner son ennui jusqu’au prochain
larcin.
Primal Scream, à l’image de son
leader, jouit d’un statut désespérément
bâtard de looser magnifique. Toujours à la
traîne médiatique de « concurrents »
contemporains et néanmoins (souvent) amis, qui disparaissent
après avoir laissé une marque qui jalonne
depuis l’histoire de la musique. L’aura de Primal
Scream n’atteint pas celle de Jesus and Mary Chain,
The Stone Roses ou My Bloody Valentine (MBV). Le Poulidor
de la musique rassemble pourtant aujourd’hui autour
de lui des membres de ces groupes défunts. Kevin
Shields de MBV a ainsi intégré la bande comme
musicien et producteur sur certains titres des deux derniers
albums (il est par ailleurs annoncé au générique
du super groupe qui se présentera aux Trans Musicales).
Bernard Sumner, ex Joy Division et New Order, pose sa guitare
sur un autre. Des collaborations avec des producteurs comme
Andy Weatherall (qui permit grâce à sa technique
l’accouplement tant espéré par Gillespie
du rock et de la dance music, sur le maxi Loaded puis sur
le désormais culte Screamadelica en 1991), Dan «
The Automator », Tim Holmes de Death in Vegas ou The
Chemical Brothers auront également donné de
l’envergure et de la profondeur aux lubies de Gillespie.
Jamais aussi passionnantes qu’aujourd’hui. Par
chance à quelques jours des Trans Musicales, cette
évolution colle également à notre expérience
du groupe sur scène.
Lors d’un concert donné au festival de Reading
(Angleterre) en 1994, Primal Scream nous irrita au point
que l’indifférence n’y suffit pas. Dix
ans d’existence seulement et le sentiment tenace de
voir là une formation à bout de souffle. Le
single « Rocks », pourtant médiocre dans
sa tentative de faire danser les filles sur une pâle
et vaine resucée du genre tel qu’il se jouait
au début des années 70 sur son versant hard,
tutoyait alors les sommets du box-office anglais. Une forme
d’abdication commerciale face à l’incapacité
du groupe à retrouver l’inspiration qui valut
à Screamadelica, album sorti quatre ans auparavant,
d’être taxé de chef d’œuvre
par la critique. Telle était en tout cas notre interprétation
de cette première rencontre pathétique. La
dernière, ça allait de soi. Dix ans plus tard,
impatient et la boule au ventre, c’est avec ferveur
que nous accueillons Primal Scream (auteur en 2002 et 2004
de deux albums inventifs, révoltés, crâneurs
et à juste titre sûr d’eux) qui entre
alors sur la scène principale du festival de Benicassim
(Espagne). La gifle phénoménale que nous recevrons
durant le set puissant et hypnotique qui suivra, inscrira
finalement ce groupe au Panthéon de nos souvenirs
musicaux. La tension noise des guitares, le groove implacable
et versatile (passant sans ciller du chaud au froid) de
la section rythmique, alliés à un chant rageur
et fier firent de ce concert un moment rare de pure rock’n’roll.
Nous pûmes constater ce jour-là la foi et l’engagement
sans faille de Bobby Gillespie. Qui renouait avec les fondements
d’un genre qui résident tant dans la forme
artistique d’un projet que dans le style de vie adopté
par son créateur. En vingt ans, l’âme
de Primal Scream, sa tête de proue et son créateur,
est parvenue à maturité. Une sagesse toute
relative, qui n’empêche pas les excès,
mais fort fertile et nous lui en savons gré.
Julien Coudreuse [article paru dans La Griffe n°179
- Décembre 2005]
•
CD : Dirty Hits (Columbia / Sony Music), XTRMNTR (Creation
/ Sony Music); Evil Heat (Columbia / Sony Music)
• En concert le 9 décembre
à Rennes dans le cadre des Trans Musicales (Hall
9, 23h20 – 00h20)
|