european
constellation roadshow : polmo polpo
instants chavirés _ 14 avril 2004
Décidément, les musiciens canadiens
aiment venir à Paris, servant régulièrement
à leurs fans français des concerts souvent
intenses, traçant des routes plus ou moins
droites dans des paysages qui semblent tous désolés
mais où parfois, selon l’artiste, pousse
de l’espoir comme des hurlements en pleine nuit.
Organisés également grâce aux
Instants Chavirés, dont l’on s’étonne
chaque jour de la persistance intègre dans
la programmation, ces concerts marquent à intervalles
réguliers depuis quelques mois le paysage musical
parisien. C’est à peu près à
chaque fois complet, quelque soit la salle ou le groupe
en question, ce qui témoigne d’une base
d’amateurs de plus en plus importante. Il y
a quelques mois Do Make Say Think délivrait
toute sa puissance scénique (et parfois aussi
sa lourdeur) sur la scène de l’Echangeur
de Bagnolet, plus récemment c’était
au tour du Silver Mount Zion emmené par le
charismatique Efrim de s’emparer deux soirs
durant de cette même salle pour ce qui reste
dans les mémoires collectives comme la plus
puissante expérience scénique depuis
longtemps. Et on se souvient bien évidemment
des deux concerts évènements de Godspeed
You ! Black Emperor l’année dernière
au Cabaret Sauvage, concerts qui avaient permis d’ouvrir
cette musique à un autre public. L’engouement
spontané et, finalement, très peu relayé
médiatiquement autour de cette scène
et du label Constellation prouve certaines choses
: que les frontières musicales explosent, que
les gens sont de plus en plus curieux et exigeants,
que le chant éploré n’est pas
primordial pour un jeune de 16 ans. Ouf, le lyrisme
sauvage a un bel avenir.
Retour donc aux Instants Chavirés ce soir,
pour la première des deux soirées du
Constellation European Roadshow, première tournée
commune, au bout de 7 ans d’existence, autour
de huit musiciens (dont Mike Moya, ancien guitariste
de Godspeed qui a publié un fabuleux album
sous le pseudo de Hrsta), qui trimballe dans sa carriole
la nouvelle venue Elizabeth Anka Vajagic, les performants
Hangedup déjà vus en première
partie de Godspeed, et Polmo Polpo, celui à
qui l’on décidait de s’intéresser
ce soir, récente recrue lui aussi.
Après un concert très beau de la magnifique
Elizabeth Anka Vajagic (et de l’avantage d’une
petite salle : tous les spectateurs ont pu bénéficier
de ce somptueux visage se tordant de plaisir et de
douleur sous l’effort, et qui venait confirmer
la rumeur selon laquelle Elizabeth possédait
d’autres envoûtements que sa seule voix)
dont l’on goûte agréablement la
musique sans se dire que l’on tient là
la révolution en marche, après un live
toujours aussi puissant de Hangedup (au jeu du violon
contre la batterie, qui gagne ?), vient donc pour
conclure la soirée, jusqu’ici pleinement
réussie, la performance très attendue
de Polmo Polpo. Publié en septembre dernier,
‘Like
Hearts Swelling’ a marqué
son monde, réconciliant la critique qui ne
voyait en Constellation que la même rengaine
un peu lourde et s’assurant le soutien des fans
fidèles du label, Polmo Polpo marchant sur
la même route que ses aînés mais
prenant d’autres traces, celles-ci moins marquées
par le post-rock que par un kaléidoscope à
base de samples, boucles et lap-steel guitar, et de
rythmiques lentes et hypnotiques, progressions d’une
subtilité rare. Impossible à relier
à un genre musical précis, voire même
à un artiste, on restait sous le charme et
le manque de mots après une plongée
dans son monde.
'Cela sonnera très différent de
l’album' me prévient pourtant Sandro
Perri quelques minutes avant son concert. Sandro Perri
est l’homme derrière Polmo Polpo, un
jeune gars de Toronto de 28 ans, plutôt charmant.
Il joue sur scène entouré de divers
musiciens, pour l’occasion les deux de Hangedup
sur certains morceaux, un bassiste et un batteur,
dont le style délirant tente de nous faire
croire qu’il ne sait pas en jouer. Mais si,
heureusement, les compositions de Sandro Perri se
bâtissant toujours sur de fines progressions
rythmiques. 'Je n’ai pas envie de rejouer
l’album, cela signifierait être assis
par terre, appuyer sur quelques boutons, seul sur
scène. Je l’ai fait, maintenant j’ai
envie de faire autre chose, transposer ma musique
différemment.' C’est donc à
un autre travail que Sandro s’attelle, d’autant
plus que les morceaux ne sont plus du tout les mêmes
– on reconnaîtra deux voire trois morceaux
du dernier album comme enfouis sous d’autres
couches sonores. Et parfois Sandro chante, bien plus
souvent que sur l’album en tout cas, quitte
à perdre certains de ses fans en délivrant
par moments un folk-rock un peu trop tranquille. Mais
la musique de Polmo Polpo reste heureusement plus
complexe le reste du temps, se rapprochant parfois
d’une impression de cinéma. 'J’aime
énormément Ennio Morricone, c’est
peut-être ce qui m’a le plus influencé
pour donner cette impression de bande son. Quand il
n’y a pas de paroles dans la musique, je pense
que cela favorise aussi l’imagination, simplement.
J’aime beaucoup le cinéma.' On le
relance sur le cinéma, sur les images naissantes,
sur la légèreté de la musique
et sur le discours autour de son travail. 'Je
pense que les techniques au cinéma sont simplement
plus avancées qu’en musique, en musique
il n’y a pas vraiment de théorie mais
dans le cinéma la technique est principale,
comment rendre diverses émotions, faire un
film c’est un rapport assez précis à
la technique. En musique c‘est si subjectif,
tu ne peux pas vraiment tout expliquer. Tu ne peux
en parler tant que ça, c’est pourquoi
j’aime aussi beaucoup ça.'
Mais il est vrai que le passage scénique ne
se fait pas sans heurts, certains temps morts marquant
le manque de travail derrière, les chansons
ayant toujours du mal à se terminer. 'Cela
fait quelques semaines seulement que l’on joue
ensemble, c’est notre première date française'
et c’était même le premier jour
en France pour Sandro, tout dépaysé.
Placé au milieu de la scène, Sandro
jouait alternativement de la guitare et de la lap-steel,
agrémentant d’effets son jeu et posant
sa voix de façon plus ou moins réussie.
Refusant de bâtir son set autour des samples
omniprésents sur son album, cherchant délibérément
autre chose, autour de nouvelles compositions que
Sandro compte bientôt enregistrer; il est vrai
que ça part un peu dans tous les sens, à
cause de cette sensation de flottement, mais c’est
aussi ce qui fait le charme et l’intérêt
de cette musique : les morceaux commencent dans une
veine folk-rock pour évoluer vers des explosions
plus bruitistes avant de retomber en bribes de post-folk
ou quelque chose comme ça. Le chemin est parcouru,
un peu en zigzaguant, mais la distance s’avère
considérable une fois à l’arrivée.
Le public suit un peu mollement, les deux concerts
précédents ayant déjà
vidé un peu de son énergie la salle.
On se retourne d’ailleurs vers cette salle,
pour remarquer la moyenne d’âge peu élevée
de l’audience, probablement le plus jeune public
que les Instants aient connus depuis qu’ils
ont chavirés, confirmant bien la sensation
de phénomène en éclosion. Et
en attendant de prochaines nouvelles du Canada, on
rentre chez soi avec dans la poche ‘Song of
the Silent Land’, compilation actuellement seulement
disponible lors des tournées, et qui retrace
l’histoire du label à travers des morceaux
inédits de tous les artistes qui sont un jour
rentrés dans le nouveau monde rock du grand
nord. Quant à Sandro Perri, on ne se fait pas
trop de souci sur le talent du garçon, qui
a en plus l'intelligence de tenter rapidement d'emmener
sa musique toujours plus loin.
Recueilli par vincent moon _ juin 2004
chronique
polmo polpo _ Like
Hearts Swelling [constellation_2003]
photos
14_04_04
: constellation european roadshow @ instants chavirés
lien
www.cstrecords.com